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Je viens d’un petit pays très riche (la Suisse) qui se loge au milieu d’une multitude d’autres plus ou moins grands, et tous avec une culture bien différente et variée. Le Chili, c’est un peu l’inverse. Un immense pays (dont la notion de grandeur n’est ici pas liée à la surface territoriale, mais plutôt à l’énorme distance entre l’extrême nord et l’extrême sud), pas très riche (même s’il l’est plus que ses voisins) et qu’il faut bien appeler «isolé» des autres soit par l’Océan Pacifique, soit par la Cordillère des Andes. Une autre différence importante existe entre la Suisse et le Chili, en plus de toutes celles que vous aurez trouvé évidentes: c’est que la Suisse est par définition un mélange de cultures (à commencer par la présence de 4 langues). Le Chili, de son côté, se fonde plutôt sur l’uniformité. Les disparités et les modes de vie entre les gens du sud et ceux du nord peuvent être grandes, il n’en reste pas moins que le Chili semble plus être un bloc, qu’un patchwork. C’est une drôle d’impression. C’est difficile de voir des différences entre les gens, même entre le nord et le sud. Mais des fois j’ai peur que ce ne soit que le reflet de mon incapacité à différencier les gens d’ici... Autre très grande différence qui se perçoit très bien dans la vie quotidienne, et qui est reliée à la précédente: la centralisation (caractéristique partagée avec d’autres pays sud-américains comme l’Argentine, le Pérou ou la Bolivie). Tout se passe à Santiago. Le reste ne compte pas. Contradictoire avec son uniformité? Pas sûr. Parce qu’il semble que tout le monde vit tourné vers Santiago. La politique, le sport (bien que le fùtbol – principal sport pratiqué en plus du lavage de voiture – soit disséminé un peu partout), les arts: c’est à Santiago. Le reste n’«existe» quasiment pas. Cette uniformité apparente ne tombe pas du ciel. Il existe un moyen très simple pour qu’une grande partie de la population pense la même chose, et ait les mêmes modèles: la télévision. Et c’est un euphémisme de dire que la télévision est mauvaise ici. Non seulement c’est l’une des plus stupides du monde (personne ne me fera croire que le machisme sud-américain est une fatalité ou une caractéristique culturelle), mais elle est en plus omniprésente. Je suis présentement en train d’écrire ce carnet dans le bistrot de l’aéroport de La Serena (j’attends mon vol pour rentrer à Santiago). Il y a 3 télés à fond autour de moi. Pour être sûr que tout le monde puisse la voir. Sauf que personne ne la regarde, puisqu’ils sont presque tous à téléphoner avec leur cellulaire! Je ne vous raconte pas le bruit. Il existe une insensibilité fondamentale des Chiliens au bruit. Ils vivent dans le bruit (télévisions, téléphones, alarmes de voitures, de maison, etc.).
J’ai lu récemment un essai sur la guerre du Pacifique (il faut varier ses lectures!...), par Claude M. Cluny, un écrivain, poète, passionné de géopolitique et de l’Amérique du Sud. (BiblioMonde). Un gros pavé assez incroyable (sauf pour la qualité des illustrations), avec le plan des batailles, et le déroulement de celles-ci à la demi-heure près. Malgré une fin un peu en queue de poisson, et des considérations militaristes sur la valeur de la guerre, le bouquin est vraiment passionnant. Et il m’a permis de comprendre un peu plus la situation actuelle du Chili et de ses relations avec ses voisins. Pour faire (très) court: au début du 19e siècle, alors que la «question des limites» entre le Pérou, la Bolivie et le Chili n’a pas encore été vraiment posée, que le sud du continent (la Patagonie et la Terre de Feu) est en train de se définir soit du côté argentin, soit du côté chilien, la Bolivie fait savoir au Chili que l’accès à l’océan dans les environ de la ville d’Antofagasta est à elle. Mais il y a un problème: Antofagasta est une ville de transit des richesses minières du désert d’Atacama, ces mines sont contrôlées par des sociétés anglo-chiliennes, et 80% de la population de la région est chilienne. Première constatation intéressante: même si les limites territoriales d’un pays ne sont pas bien définies, les gens s’identifient donc déjà à lui, au point d’encourager une guerre.
Le livre
L’auteur Passons. La Bolivie peu après décide d’augmenter les taxes sur les produits des mines. Les Chiliens refusent. La guerre va pouvoir commencer. Pour des raisons fumeuses, le Pérou, sans trop savoir où est son intérêt, fait une sorte d’alliance qui le lie à la Bolivie. Les Chiliens, qui avaient pendant un temps songé à revendre les deux bateaux de guerres fraîchement achetés à l’Angleterre, font bien de les garder. Et le 21 mai 1879 a lieu le double combat naval d’Iquique. Les péruviens perdent leur frégate cuirassée Independencia, et ainsi presque l’essentiel de leur force maritime. On peut dire a posteriori que la guerre est alors déjà jouée. La durée de la guerre a autant à voir avec les difficultés du terrain du désert de l’Atacama qu’avec la lenteur de la prise de conscience par les Chiliens qu’ils ont tout intérêt à gagner la guerre rapidement en occupant le maximum de terrain. Le nord paraît bien loin, depuis Santiago, où tout se décide. À la fin de la guerre, en 1883, le Chili a gagné l’immense territoire de l’Atacama et ses richesses minières, le Pérou est vaincu et occupé, et la Bolivie perd définitivement son accès à la mer, et se retire dans les montagnes. Ce fameux accès à la mer leur reste en travers de la gorge. Et il se trouve qu’aujourd’hui encore (et quand je dis aujourd’hui, ça veut dire hier, il y a 2 semaines, ou à peine 3 mois!) la Bolivie réclame un accès à la mer «légitime»! Mais il existe un traité (de 1904) qui lie les 3 pays. Et bien évidemment que le Chili n’a aucune raison d’en rediscuter les clauses. Le Chili est sorti vainqueur de cette guerre. Et certainement plus riche qu’avant, grâce aux richesses de l’Atacama. Ses limites sont maintenant complètement définies (à part une faible partie au Sud qui doit être rediscutée avec l’Argentine). Le pays peut donc se développer économiquement. C’est, je pense, la principale conséquence de cette guerre: faire démarrer le développement économique moderne du Chili. On a tendance à penser aujourd’hui que le Chili est plus riche que ses voisins, qu’il est plus stable économiquement, bref qu’il fait mieux vivre au Chili qu’au Pérou ou en Bolivie. Matériellement, il semble que ce soit vrai. Mais pour comprendre la vie chilienne d’aujourd’hui, la guerre du Pacifique n’est qu’un des éléments. Un élément important certes, qui permet de déchiffrer un peu mieux les relations entre les membres du continent. Mais il y en a un autre qui joue un rôle aussi important, et certainement plus palpable: la dictature de Pinochet. C’est précisément là-dessus que je voulais revenir après mon premier carnet. Avant de revenir sur la signification de ces années de dictature, il faut souligner son omniprésence dans la vie politique actuelle. C’est un peu comme la question de l’indépendance au Québec, c’est tout le temps là, tous les jours, et il faut faire avec, qu’on le veuille ou non. Il y a quelques semaines, l’immunité de Pinochet a finalement été levée. C’est un immense espoir de voir cette grosse baderne à médailles devant une cour de justice. Ce n’est pas encore fait, et tout est fait par les partisans de Pinochet pour retarder un quelconque procès. Mais bon, ça avance. (Au début novembre, l’armée vient de publier un texte où elle reconnaît pour la première fois ses crimes durant la dictature. Lire dans Le Monde.) Cette question d’un procès de Pinochet, c’est la principale, la plus importante, celle qui est toujours rapportée dans les médias européens (et américains? – mes sources sont moins variées de ce côté). Mais il y a peut-être une chose qu’il faut comprendre avec cette histoire de Pinochet. Je l’ai comprise en discutant une nuit à l’observatoire (La Silla – où je travaille), avec un astronome chilien. Le jour de la prise de pouvoir de Pinochet, le 11 septembre 1973, le Chili se coupe en deux. Il y a exactement une moitié de Chiliens qui, ce jour-là, sont pour Pinochet. C’est un truc difficile à comprendre, mais très présent encore aujourd’hui. Si vous demandez à un Chilien pro-Pinochet s’il n’est pas mal à l’aise avec ce qui s’est passé durant la dictature, il vous fera probablement une réponse aussi ferme et butée qu’un Chinois à propos du Tibet. Dans l’histoire, Pinochet est le méchant, et Allende le gentil (on ne refera pas l’histoire, il y a bien sûr une différence nette, puisque l’un s’est fait élire, l’autre a été débarqué par les armes). Mais il y avait des gens qui haïssaient Allende, le gentil, en ce temps là. C’est un truc qu’on met du temps à saisir ici.
Le film est bon. Mais surtout, c’est un excellent prétexte pour discuter de la dictature. Parce que justement, il faut encore en discuter. L’image véhiculée par les médias européens est trop simple, et donc on arrive dans ce pays avec plein d’a priori. Finalement, c’est pas seulement ce que Pinochet a fait avec sa gang de chums qui compte le plus (ou en tout cas pour le plus de monde), c’est le fait qu’une moitié de Chiliens étaient pour Pinochet, et dont une bonne fraction semble rester aujourd’hui, pas pro-Pinochet pour ne pas soutenir ses crimes, mais en tout cas anti-Allende. Dans mon premier carnet, j’avais écrit ceci: Aujourd’hui, «grâce» à Pinochet qui a instauré le système ultralibéral, la richesse augmente au Chili. Il serait stupide, voire même naïf (comme certains altermondialistes savent si bien l’être avec candeur) pour croire que cette richesse ne profite qu’aux plus riches. Évidemment, elle profite à ceux qui sont déjà riches et qui contrôlent le système. Mais elle profite aussi à beaucoup de monde! Il suffit de voir à Santiago l’accroissement constant du nombre de grosses voitures, de magasins riches, et des épiceries immenses avec des rayons pleins à craquer de produits de toute sorte. C’est laid, c’est con, cela n’augmente pas forcément la qualité de vie, mais quand même! Dans un continent qui est principalement composé de gens pauvres (Pérou, Bolivie, Équateur, Colombie, Uruguay, Paraguay, Brésil, etc. – ce n’est pas la place financière suisse!), savoir qu’une fraction non négligeable de gens accèdent, petit à petit, à des loisirs et une certaine forme de richesse, on ne peut pas le nier. Il reste encore des gens au Chili sans eau et électricité, mais ça viendra, petit à petit. Alors quoi? Alors, aujourd’hui, alors que l’on commémore (le mot fêter me paraît peu opportun) le 30e anniversaire du «Golpe» (coup d’État), le Chili est divisé et personne n’a raison. Et bien aujourd’hui, je pense que je me suis lamentablement fourvoyé. Pour 3 raisons. 1. Je me suis fait avoir par la propagande ultralibérale qui nous fait croire que ce système augmente la richesse. 2. Je suis arrivé au Chili avec l’a priori inconscient que ce pays faisait partie du tiers-monde. 3. La dichotomie Pinochet-Allende est un peu plus compliquée que je ne le pensais, comme je le disais plus haut. En ce qui concerne le premier point, j’en ris encore... Le système ultralibéral n’augmente pas la richesse de facto. Je conseille, pour se mettre à réfléchir et à bien penser, le fantastique petit livre d’Alessandro Barrico: «Next». C’est sur la mondialisation. Mais ne serait-ce que pour sa méthode de questionnement, ce livre est passionnant. Le système libéral «tout rond tout mou» n’est de loin pas un projet de société viable. Bref, passons. J’ai effectivement réalisé il n’y a pas si longtemps que j’étais arrivé au Chili avec l’idée déjà faite que ce pays est un pays du tiers-monde. Et je me suis fait avoir plus que je ne le pensais. Parce qu’être astronome au Chili, c’est un peu spécial. Le monde occidental en entier vient ici construire ses observatoires de l’hémisphère sud. Et travaillant pour les européens, on a des conditions de vie qui sont largement facilitées (statut diplomatique, pas d’impôts, etc.) Là où je me suis fait avoir, c’est d’avoir parlé trop vite. En voyant tous ces «malls», ces grosses voitures, etc., je me suis dit: ah wow, c’est pas mal plus «riche» que je pensais. Ça ressemble plus aux États-Unis qu’au Pérou... Mais aujourd’hui, j’en ai vu un peu plus, et surtout j’ai vu qu’à part quelques quartiers à Santiago, le reste ressemble pas mal plus à l’image du tiers-monde que je me faisais. Il faut que je termine ici ce carnet, il commence déjà à être trop long, et à avoir trop mûri. Je reste convaincu que j’ai la chance de vivre ici, parce que c’est une chance de pouvoir côtoyer une culture et une manière de vivre différente. Mais j’ai un peu l’impression que le Chili est une société factice qui regarde beaucoup trop les matches de fùtbol à la télé. Contrairement à mes années passées à Montréal, je sais que je n’ai pas envie de vivre trop longtemps ici. Une fois que mon travail dans «mon» observatoire de La Silla sera terminé, je partirai. •
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