Carnet chilien No. 2

Santiago – Mars 2004
par Cédric Foellmi



Deuxième carnet chilien. Beaucoup de choses m’ont trotté dans la tête pendant les quelques mois qui les séparent. Il est temps que je les mette sur «papier». En particulier, deux ou trois petites choses que j’ai dit dans mon premier carnet qui me chatouillent un peu. On verra bien.

Une première chose: je remarque avec amusement que ce deuxième carnet parle encore une fois de choses liées à la route. Ou plus précisément, encore une fois la route est un prétexte à quelques réflexions. Et je crois bien qu’encore une fois, les photos ne sont pas complètement nettes... C’est peut-être ça le but principal de ces carnets: arriver correctement à «faire le foyer» sur la vie au Chili.

Bon, alors: les bus de Santiago.



Le bus de Santiago est un spécimen très abondant dans la ville. Il est caractérisé par une couleur jaune pisseux, avec des publicités débiles sur ses côtés, un confort spartiate, voire totalement inexistant, des fétiches qui pendouillent devant le pare-brise et qui illustrent les différentes obsessions de son conducteur: religion, «fùtbol», magie noire ou blanche. Mais sa principale caractéristique est la vitesse. Cela explique pourquoi il est difficile de photographier un bus de face sans prendre de gros risques pour sa modeste vie. Néanmoins, j’ai passé une ou deux après-midi à parcourir la ville, à risquer ma vie..., en quête de quelques images de ces bus qui illustrent ce carnet.

Le spécimen de base du bus de Santiago est aussi caractérisé par de gros chiffres peints en noir sur les côtés. Ils permettent aux passagers d’identifier leur bus dans la foule de tous ceux qui passent. Si l’on connaît le numéro bien sûr, puisque chaque bus en a un différent. C’est pourquoi ils sont inutiles pour le passager occasionnel ou le touriste. Pour y remédier, dans sa grande charité, le bus de Santiago arbore sur le devant de son pare-brise une pancarte détaillant son parcours, dans les grandes lignes.


Exemple de pancarte détaillant le parcours. Sommaire, s’il en est!


Cependant, si vous combinez le fait que les bus de Santiago roulent à toute allure, qu’ils sont tous jaunes, qu’ils se passent devant derrière aux arrêts, et qu’il arrive assez régulièrement, pour des raisons explicitées plus bas, qu’ils ne s’arrêtent tout simplement pas malgré des passagers le lui demandant, vous conviendrez qu’il est assez difficile d’attraper un bus si l’on ne saît pas où l’on veut aller... Je crois n’être jamais monté dans un bus de Santiago en dehors des grands axes de la ville après plus d’une année ici.

Revenons sur le problème principal du bus de Santiago: la vitesse, et son corollaire: les risques accrus de s’en prendre un en pleine face. Il va sans dire qu’il existe un préjugé largement répandu concernant les conducteurs sud-américains et la qualité de leur conduite sur la route. Ce préjugé est, à mon avis, en grande partie justifié. Mais il existe une raison supplémentaire pour laquelle les bus de Santiago roulent particulièrement vite. Cette raison est d’une simplicité déconcertante: ils font la course!

Ris, lecteur, bien assis sur ta chaise de travail ou ton canapé. Tu rirais moins si tu étais assis dans un de ces cercueils roulants. Pour les touristes européens ou nord-américains, le bus de Santiago est une attraction pas chère pour avoir des frissons. Pour les Santiaginos, c’est le moyen de transport quotidien. Ils vont partout, et souvent dans un temps record. Les accidents sont récurrents, et régulièrement mortels. Il y a aussi, peut-être, un certain fatalisme sud-américain...

Pour prouver mes dires, voici une image d’un autre acteur de la circulation routière de Santiago: l’agent du trafic.


Heureusement, dans ce cas-ci, le feu est rouge...


L’homme qui se tient à côté du bus avec un dossier, un stylo et une montre, et qui n’est pas caractérisé par un quelconque uniforme qui ferait de lui un agent officiel employé par l’État, prend note de la minute de passage de chaque bus. Il vérifie à la fois les bus qui le paient, et les concurrents. À chaque passage d’un bus de son équipe, il informe son chauffeur de la «meilleure conduite» (sic) à avoir pour ramasser un maximum de clients, et donc de faire un maximum de fric. Il reçoit en retour quelques pièces qui équivalent à 1 ou 2 tickets de bus (le prix d’un ticket varie entre 280 et 320 pesos chiliens, ce qui fait environ 70 cents canadiens).

Après une observation plus fine de plusieurs représentants de l’espèce (il m’a fallu ce carnet pour le voir), il existe d’autres détails croustillants sur le bus de Santiago. Et en particulier les multiples affichages qui ornent les côtés de la porte avant. Un exemple?


Traduction du panneau en haut à gauche: «Exigez que les portes soient fermées.» C’est gentil de le dire, mais cela ne sert strictement à rien d’essayer de parler au «chofer», surtout un après-midi d’été où la température à l’intérieur du bus atteint les 35 degrés. Peut-être une raison supplémentaire pour rouler vite?

Démonstration:

Un autre exemple de pancarte:

Traduction: «Attention, ce bus ne prend pas de passager pour un prix en deça du tarif légal. N’insistez pas. Cela compromet ma source de travail. Exigez votre facture.» On sent poindre un certain sens pratique et le désir de respecter les règles...


Comme vous le voyez, le bus est un acteur important de la vie à Santiago. Il est une des raisons principales pour lesquelles je ne vis pas en ville: au dixième étage d’un immeuble situé au bord d’un grand axe il est virtuellement impossible d’ouvrir ses fenêtres sans être happé par le bruit et l’odeur quelques dizaines de mètres plus bas.

Ayant vécu à Genève et Montréal, je dirais que Genève est autant trop petite à mon goût que Santiago est grande. Et la présence bruyante des bus a découragé la majorité de mes tentatives d’explorer la ville, c’est-à-dire en flânant à pied. Il y a bien quelques quartiers tranquilles et chaleureux (comme le bario Bellavista), mais tous sont séparés les uns des autres par de grands axes routiers. On se demande pourquoi tous ces gens veulent se rendre si vite à leur destination.

Je l’ai dit, les bus sont bruyants. Mais ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que les Santiaginos, et en fait tous les Chiliens, semblent complètement insensibles à toute pollution sonore. En fait, la majorité des voitures à Santiago ont des alarmes. Pour une raison qui m’est encore inconnue, ces alarmes se déclenchent au moindre mouvement suspect. On se retrouve régulièrement, dans un parking de supermarché, avec une poignée d’alarmes qui gueulent à tue-tête. Mais toutes ces alarmes sont identiques pour chaque voiture! C’est complètement inutile, mais tout le monde s’en fout. Il faut ajouter à cela les alarmes de maison qui s’allument à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, et le fait qu’il doit y avoir aujourd’hui à peu près autant de téléphones cellulaires que de Chiliens...

Je crois que c’est un peu ça la vie au Chili: bruyant. Les gens sont souvent stressés, mais ne font rien pour changer les choses. Une société de consommation tournant à pleine vitesse. Ça me permet d’autant plus d’apprécier le contraste à l’observatoire de La Silla.


«Cristo Viene» (Jésus revient)

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