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Maléfiques tubercules

Dans les patates
par Luc Asselin

Êtes-vous dans les patates? À peu près tout le monde s’y trouve, je crois. Mais ce n’est pas toujours avantageux d’y être, croyez-moi!

Prenez l’Irlande au cours du XIXe siècle. On y pratiquait la culture intensive de la pomme de terre. À un moment, le vaillant tubercule a développé une maladie qui s’est répandue comme une traînée de poudre. Les récoltes furent désastreuses et une terrible famine s’est installée dans tout le pays. Les gens mouraient littéralement de faim. On trouvait dans les campagnes des cadavres dont la peu avaient verdi, car les malheureux avaient brouté de l’herbe. Ceux qui décidèrent d’émigrer supportèrent mal la traversée à bord de bateaux bondés; les métabolismes affaiblis par les privations succombèrent aux maladies contagieuses, dont le choléra. L’histoire du pays fut profondément marquée par cette calamité.

Comme vous voyez, ce n’est pas toujours une bonne chose d’être dans les patates. Et pourtant, nous y sommes tous. Vous ne me croyez pas? Voyez plutôt le cas des OGM.

Bien des gens ont peur de ces organismes dont le code génétique a été modifié. Certains d’entre vous pensez encore qu’il s’agit d’un truc de science-fiction, alors qu’en réalité, les OGM sont parmi nous. Pour ce qui est des animaux, ça relève encore de l’exception, mais des tas de scientifiques, du genre de ceux qui ne se posent jamais les bonnes questions, planchent là-dessus. À ce propos, je m’attends d’un jour à l’autre à ce qu’ils nous présentent le poulet à six cuisses (c’est Monsieur Saint-Hubert qui va être content!) ou le cochon avec le fromage déjà dans la tête.

Du côté des végétaux, par contre, nous pataugeons littéralement dans les OGM. Qui, parmi vous n’a pas mangé de blé d’Inde, cet été? Eh bien, il y a de fortes chances pour que ces beaux épis deux couleurs aux petits grains sucrés aient été issus de plants au code génétique artificiellement trafiqué.

Je parie que ça vous inquiète de songer aux effets que ces végétaux ravalés peuvent avoir sur votre santé. En effet, comment être certain qu’ils n’entraîneront pas d’effets délétères à long terme? Les autorités nous assurent qu’il n’y a aucun risque. Mais, sans être des experts en la matière, vous et moi savons que le Titanic était insubmersible, que les Jeux olympiques de 1976 ne pouvaient pas entraîner de déficit et que, il y a deux ans et demi, John Charest était prêt. Alors, évidemment, de telles assurances n’arrivent pas à me convaincre totalement. Mais, pour autant, ce n’est pas ce qui m’inquiète au sujet des OGM.

On sait par contre, maintenant, que les organismes dont on a bricolé les gènes – sans trop savoir ce que l’on faisait, du reste – entraînent des problèmes d’un ordre nouveau. Par exemple, ces cultures dont on a modifié la teneur génétique afin de les rendre plus résistantes aux herbicides. De cette manière, la plante qui a été frelatée peut supporter des doses massives de produits chimiques utilisés afin de supprimer les espèces végétales nuisibles, et ainsi maximiser le rendement. (C’est toujours une question de pognon, remarquez bien…) L’idée n’aurait pas été aussi bête si elle avait regardé plus loin que le bout de son nez. En effet, on a constaté que les champs d’OGM ont transmis leur pollen aux espèces végétales autour. Personne n’avait pensé qu’il ventait en dehors des laboratoires… Le résultat ne s’est pas fait attendre : le gène de résistance aux herbicides s’est combiné à des espèces nuisibles dont on n’arrive plus à se débarrasser. Gare aux cultures. Mais, encore là, ce n’est pas ce qui m’inquiète au sujet des OGM.

Ce qui dérange les gens, généralement, c’est la prolifération des organismes génétiquement modifiés. Moi, au contraire, ce qui m’inquiète, ce n’est pas leur abondance, mais plutôt leur rareté.

L’idée derrière le développement d’organismes artificiels, c’est d’en venir un jour à restreindre le nombre d’espèces exploitées le plus possible et, bien entendu, de posséder le monopole sur les semis. Donc pourquoi avoir différentes sortes de patates, de tomates ou de maïs, quand on peut n’en avoir qu’une seule de chaque espèce, qui poussera sous n’importe quel climat avec un rendement suffisant pour nourrir tout le monde? Il suffit de développer les seuls végétaux dont nous aurons besoin et de faire essentiellement ce qui a été fait dans à peu près toutes les sphères de l’économie afin de maximiser le rendement et les profits : standardiser à outrance. Un jour, si les souhaits des grands producteurs – et vendeurs – de semences se réalisent, il n’y aura qu’une seule sorte de pomme de terre, par exemple, à la surface de la planète.

Bref, nous ne serons plus dans LES patates, mais dans une seule.

Mais si notre sorte de pomme de terre fait comme la patate irlandaise du XIXe siècle, qu’est-ce qui va se passer?

Et le riz? Et le blé? Alouette?

Profitons des patates tandis qu’on y est toujours; avant que ce soit la planète qui le fasse… patate!

*

22 octobre 2005