
Bois de tout feu
par Luc Asselin
Je sais bien que je ne suis pas en avance sur les nouvelles, mais
il y a un point qui ne cesse de m’intriguer : tout le
débat entourant la fameuse île René-Levasseur.
Je fais rapidement une parenthèse pour nos innombrables
lecteurs hors Québec, qui ne sont peut-être pas au
courant du dossier. Dans les faits, les membres des communautés
autochtones d’origine innue (à ne pas confondre avec
les Inuits, ce qui n’a rien à voir) – autrefois
appelés Montagnais – ont réussi à obtenir
une injonction empêchant une grande société
forestière à prélever de la matière
ligneuse sur une vaste île sise en plein milieu du réservoir
– un astroblème, soit dit en passant – alimentant
le réseau de barrages hydroélectriques de la rivière
Manicouagan. Une fois l’injonction accordée par les
tribunaux, la société Kruger – le nom rime avec
« guerre » et non avec « gruger »
– s’est présentée à nouveau devant
un juge afin d’obtenir la permission, nonobstant ladite injonction,
de prélever au moins le bois brûlé sur l’île.
Bon prince, le juge a accordé la permission, au grand dam
des Innus qui cherchent à protéger un environnement
encore vierge et, éventuellement, de monnayer grassement
leur consentement quant à son inéluctable destruction.
Le scénario classique des négociations entre Blancs
et Autochtones dans le nord québécois, quoi.
Mais là où mon attention a été attirée
dans cette assommante succession de plaidoiries, c’est le
fait que la forestière trouve son profit à recueillir
du bois brûlé.
Pardonnez mon insupportable candeur de citadin, mais, pour moi,
« bois brûlé » est un synonyme parfait
du mot « cendre ». Eh bien pas du tout, m’ont
expliqué les journaux. En fait, le bois brûlé,
celui ayant subi les affres des incendies de forêt tout en
restant sur pied, demeure parfaitement utilisable pour les compagnies
forestières. À tel point qu’elles vont jusqu’à
se battre pour le récupérer.
Comme quoi rien ne se perd…
Mais bien des choses se créent par contre. Car cette constatation,
une fois enregistrée par mon esprit critique et un tant soit
peu mesquin, m’a amené à certaines observations.
Premièrement, non, le bois brûlé n’est
pas comptabilisé dans les quotas d’abattage d’arbres
alloués à une forestière donnée. En
d’autres termes, si l’une d’elles en a les moyens
– et la ressource – elle peut multiplier à volonté
la quantité de bois qu’elle prélève dans
les forêts, à condition que le surplus soit exclusivement
du bois brûlé. Comme on dit aux Stazunis : « mucho
pesos ». Deuxièmement – et c’est là
que mon côté hautement suspicieux pointe le bout de
son nez –, c’est à se demander, au fond, dans
quelle mesure il est plus profitable de couper le bois brûlé,
plutôt que le bois « frais ». En effet,
songez un peu aux avantages, dont voici une liste non exhaustive :
le feu a facilité l’accès en forêt en
supprimant la broussaille; les fûts sont plus facilement repérables;
ils sont également plus aisés à traiter puisqu’ils
sont déjà en partie ébranchés; la matière
ligneuse est prétraitée grâce à la calcination.
Évidemment, il n’y a pas que des avantages, comme
en toute autre chose. On est forcé de supposer que les incendies
laissent moins de bois à prélever, et qu’il
n’est pas sûr que cette perte soit nécessairement
compensée par les avantages susmentionnés.
Et ces inconvénients tombent à pic, d’ailleurs.
Sinon, sachant à quel point les scrupules étouffent
les capitalistes, le lance-flammes aurait depuis longtemps supplanté
la tronçonneuse dans nos belles forêts boréales.
Quoique…
Vous ne vous êtes jamais demandé comment un incendie
peut se déclarer en plein cœur d’une forêt
vierge?
L’orage? Oui, évidemment.
Il a bon dos l’orage, surtout quand on le laisse jouer avec
les allumettes…
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