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La loi, c’est la loi

par Luc Asselin

Avez-vous remarqué? Il existe toujours une loi pour nous empoisonner la vie. Mais je ne parle pas de législation, ici. Non, au contraire, ce à quoi je fais allusion habite le domaine de l’intangible et de l’incontrôlable. En fait, les règlements que les parlementaires votent ont bien souvent comme effet d’atténuer les lois équivoques dont je parle.

Par exemple, si vous vivez dans la nature, vous tombez sous le coup de la loi de la jungle. Alors là, pas de doute : elle se confond parfaitement avec celle du plus fort. Autrement dit, vous pouvez profiter de tout ce que vous réussissez à arracher à votre voisin ou à l’environnement. Faites attention, tout de même, certains animaux sont immunisés contre des substances toxiques, ce qui n’est pas le cas de tous. Il ne faudrait pas, par inadvertance, voler des champignons vénéneux à une quelconque bestiole qui en mange tous les jours. À déconseiller, par ailleurs : avaler ladite bestiole qui a dû concentrer les toxines dans ses tissus au fil des ans. On a beau être fort, il y a des limites, tout de même…

Autre exemple, la loi de l’évolution. Déjà plus subtile que la précédente, celle-là. D’une part, parce qu’on la confond – à tort – avec la loi de la jungle. En effet, la loi de l’évolution stipule que les plus adaptés survivent. Pas les plus forts, mais ceux qui tirent mieux leur épingle du jeu face à l’environnement. Il faut bien admettre qu’ici la nuance est subtile. Tellement, en fait, que tous les gens n’arrivent pas a priori à voir une différence entre les deux. Autre bémol, d’ailleurs, et pas des moindres, la loi de l’évolution, quoiqu’elle s’applique bien entendu à la jungle, est également valable au sein des sociétés humaines. Encore là, il arrive trop souvent qu’une confusion s’installe entre la notion du plus adapté et celle du plus fort. Mais là, ça ne dépend pas d’une proximité notionnelle, mais simplement d’un état de fait. Parce que, si le plus fort supprime les plus adaptés, c’est ce qu’on appelle réussir en affaires.

Un troisième exemple, c’est la loi du marché. Oui, car on oublie trop souvent de le mentionner, la loi du marché est devenue l’explication universelle – « globale », comme disent nos amis anglo-saxons. Pour ceux et celles qui l’ignorent, le néolibéralisme est d’abord et avant tout caractérisé par la foi autant obtuse qu’inébranlable envers la loi du marché. Privatisations à outrance, destruction systématique du filet social, appauvrissement généralisé et dilapidation des biens publics ne sont que quelques-uns des symptômes provenant directement d’une remise inconditionnelle de nos destinés sous sa coupe. En quoi la loi du marché est-elle différente des deux premières? En fait, elle ne l’est que bien peu, sinon qu’elle ajoute un détail qui leur échappait. Encore une fois, elle favorise constamment le plus fort et assure la survie de celui qui s’adapte. Comme par hasard, dans ce cas-ci, le plus fort et le mieux adapté est toujours celui qui est le plus riche. Curieuse tautologie, d’ailleurs, qui fait du plus riche celui qui va s’enrichir davantage. Et je n’emploie le terme de tautologie que pour m’éviter toute allusion au vice, fût-il en forme de cercle.

Il est vrai que, de la loi de la jungle à celle du marché, on a un peu l’impression de tourner en rond.

*


29 mai 2005