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Au CAnada


Comment, dites?

par Luc Asselin


Au départ, ça semblait assez évident. Toute l’histoire des commandites s’expliquait parce que le CAnada avait eu la frousse de sa vie lors du dernier référendum malicieusement préparé sous une juridiction autre que celle du fédéral. « Plus jamais ça! » est en quelque sorte devenu le mantra de nos décideurs outre-outaouais. Dès lors, pour reprendre l’expression de mon bon ami Charles « Chuck » Guité, « le CAnada était en guerre » contre un ennemi sournois, insidieux et omnipotent. Il convenait donc d’utiliser tous les moyens possibles afin de combattre ce cancer qui rongeait le « pluss beau pays du monde », soit le nationalisme québécois.

Il est à remarquer ici que le nationalisme n’est laid et répréhensible que s’il est le fait de francophones et qu’il est dirigé contre la fédération cAnadienne. Autrement, s’il s’exprime en fonction des intérêts unifoliés, il s’agit de la plus vertueuse des politiques. Si vertueuse, qu’elle couvre de son immaculé manteau les pratiques les plus malhonnêtes, qu’elle sanctifie automatiquement. Comme quoi, il est des odeurs comme des goûts, en ce qu’elles se trouvent toutes dans la nature; et que celles qui fleurent la sainteté, pour les uns, peuvent laisser transparaître des relents fétides pour certains autres.

Mais bon, l’instinct de survie, même s’il est assez mal placé, s’excuse toujours. Ce ne serait pas la première fois qu’un vent de panique donne lieu à des débordements et des abus. Que le principe de base soit en lui-même plus ou moins défendable demeure relativement secondaire. Ce qui compte, pour quiconque espère comprendre les motifs sous-jacents à cette avalanche de fonds publics qui ont été épandus comme autant de fumier sur une terre ingrate, c’est que les intentions premières visaient à sauver le CAnada. Qu’on ait jeté le bébé avec l’argent du bain, cela ne représentait qu’un débordement imputable, bien entendu, aux meilleures intentions.

Telle est la version du sommet de la pyramide. Autrement dit, les Jean Chrétien, Alfonso Gagliano et Charles Guité expliquent ainsi leurs actions, tout en déplorant les dérives qu’elles ont pu entraîner, mais sans omettre de se draper dans le chiffon rouge et blanc de la dignité a mare usque ad mare. En gros, la seule faute qu’ils admettent du bout des lèvres, c’est leur négligence dans le contrôle des dépenses. Peut-être a-t-on fabriqué trop de balles de golf au nom du premier ministre de l’époque, mais quoi de mieux que la petite sphère blanche tavelée de fossettes pour stopper les séparatistes? Évidemment, le Bluenose est une goélette néo-écossaise, mais l’idée de faire des blousons à son nom avait peut-être un certain sens si des Québécois, indépendantistes de surcroît, s’étaient aventurés sur les berges de la baie de Fundy ou dans ses environs. Et cela sans compter que Jean Chrétien lui-même en a porté un; avec la prestance de sa silhouette, quoi de mieux pour séduire des nationalistes mous?

Mais voilà que les travaux de la commission Gomery ont fait ressortir des éléments troublants. En effet, on a eu beau dépenser sans compter et – s’il faut en croire la version officielle des gros canons – sans exercer de contrôle valable, il n’en demeure pas moins qu’un nombre extrêmement restreint de firmes ont bénéficié de la manne. Au Québec, à date, on en compte environ une demi-douzaine, guère plus. On aurait pu penser, ce qui aurait été logique, que les fédéralistes préféraient passer par des fournisseurs dont les sympathies allaient au CAnada. Cela aurait été acceptable et personne n’aurait songé à redire. On aurait pu, en outre, mentionner que les libéraux, pour des raisons à la fois d’efficacité et de communauté de vues sur la question de la sauvegarde de leur pays préféraient faire affaire uniquement avec des firmes favorables au parti libéral du CAnada. Cette fois, on aurait sans doute ressenti un malaise, peut-être passager, mais on se serait finalement rendu, de plus ou moins bon gré, à la pertinence des arguments.

Tel était le point de vue de la couche intermédiaire des décideurs dans cette affaire désopilante, ainsi que des propriétaires des firmes impliquées.

Mais on ne me fera pas croire que, au Québec, il ne se trouve que cinq à six boîtes de communication fédéralistes, libérales et ayant les ressources nécessaires pour remplir les contrats qui ont plu sur la Belle Province. Je veux bien croire que nous sommes naïfs – après tout n’avons-nous pas accepté de croire que les lois du marché allaient garantir la prospérité de l’ensemble de la population? –, mais pas à ce point. Et puis d’ailleurs, ce cher parti libéral, qu’il soit fédéral, provincial ou universel, compte beaucoup d’amis. Beaucoup plus que ça, en tout cas. Alors si l’affaire des commandites se doublait d’un volet de favoritisme, voire de patronage, on ne peut que rester étonné devant le cercle extrêmement restreint des personnes qui en ont bénéficié. Parce que, en politique, si le népotisme est de rigueur afin de s’assurer des bonnes grâces de certaines personnes influentes, il doit également être appliqué de manière aussi généralisée que possible, sinon il perd tout son sens. C’est vrai, au fond : si j’arrose uniquement un recoin de mon jardin, il faut s’attendre à ce que mes tomates ne rendent pas tellement.

En passant, les tomates sont rouges, elles aussi. Rouges, pleines de pépins et avec une pelure épaisse.

Alors, si les fameuses commandites n’étaient pas pour sauver le CAnada – qui se débrouille très bien tout seul, merci – et si elles n’étaient pas là pour remercier les petits amis du régime, à quoi pouvaient-elles bien servir?

Vous savez, n’importe quel baron de la drogue digne de ce nom vous le dira : c’est bien beau avoir des tonnes de fric, mais s’il ne sert qu’à durcir son matelas, il perd beaucoup de son intérêt. L’argent est utile si on peut le dépenser et non s’il ne peut être employé que comme presse-papier. Mais pour pouvoir le dépenser, bien souvent, il faut lui trouver une provenance au-dessus de tout soupçon. On appelle ça le « blanchiment d’argent ».

La mécanique est très simple. Il s’agit de trouver un moyen de faire passer de l’argent que vous avez acquis illégalement, ou qui ne vous appartient pas, par une filière légale et reconnue, et de faire en sorte, bien entendu, qu’il vous revienne.

Par exemple, imaginez que vous êtes un criminel avec beaucoup d’argent à blanchir. Un bon truc, c’est d’acheter un casino, d’aller y perdre des quantités énormes de liquide qui, par le fait même devient les profits d’une entreprise absolument légitime. Votre argent est alors blanchi et peut ensuite être investi dans n’importe quel projet, si ridicule soit-il, (championnats mondiaux aquatiques, construction de méga-hôpital, sous-marins usagés, etc.). Évidemment, il y a toujours une « perte » dans la transaction, mais cela fait en quelque sorte partie des contraintes. Bref, le truc du casino est un exemple un peu simpliste, mais ça donne une bonne idée de la chose.

Généralement, il faut faire preuve d’un peu plus d’imagination, surtout quand vient le temps de blanchir de l’argent qui ne vous appartient même pas. Il faut trouver une filière un peu plus subtile.

Par exemple, imaginons que vous êtes un parti au pouvoir et que vous contrôlez par le fait même les finances publiques. Vous aimeriez bien vous servir à même ces finances, surtout si les coffres de votre formation politique sont relativement dégarnis. Comment procéder alors? C’est très simple. Pour commencer, sous un prétexte quelconque, vous versez des sommes très importantes à des personnes de confiance par le biais de contrats qui ne seront pas remplis, dégageant ainsi une imposante marge bénéficiaire pour le prétendu fournisseur. Vous posez comme condition que ces personnes contribuent généreusement à la caisse de votre parti. Généreusement étant ici relatif, bien entendu. Ces contributions représentent une faible fraction des sommes dépensées; mais vous vous en foutez, puisque, de toute façon, c’est pas votre argent. Les contributions qui vous sont versées en suivant une filière totalement légale deviennent ainsi des sommes tout à fait légitimes que vous pouvez utiliser comme bon vous semble, désormais.

Et le meilleur de l’affaire, c’est que si le truc est finalement éventé et qu’un scandale éclate, il y a fort à parier que les seules personnes punies seront celles qui auront reçu le plus d’argent. C’est-à-dire les fournisseurs qui auront gardé la part du lion de votre détournement de fonds. Pas bête, vous n’aurez reçu qu’un faible pourcentage, ce qui vous permettra de vous faufiler entre les mailles du filet avec tout au plus de petites écorchures qui auront amplement le temps de cicatriser avant les prochaines élections.

À moins bien entendu que vous n’ayez été assez bête pour vous retrouver minoritaire à la Chambre des communes et qu’un scrutin anticipé vous pende au bout du nez.

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20 mars 2005