
Quoique la chose fît grand bruit sur le coup, elle a vite
été placée sous le boisseau. Il est vrai que
le remaniement ministériel auquel s’est livré
ce bon gouvernement du scout (« Toujours prêt! »)
John Charest a rapidement été supplanté dans
l’actualité par des histoires plus captivantes. La
maladie du pape, entre autres, lequel, malgré son affaiblissement,
semble encore plus vigoureux que notre belle garde néo-libérale
au pouvoir. Celle-là même qui promettait monts et merveilles
et qui, finalement, a démontré que son seul talent
consiste à… euh… à être là.
Bref, notre premier ministre de la reculade, après ses échecs
répétés quant au dossier du Suroît, du
financement des écoles confessionnelles, de cet interminable
dossier du centre hospitalier universitaire et des autres trucs
dont n’a pas encore entendu parler a décidé
de porter un grand coup. En effet, question de redorer son blason
à peu de frais – car ce n’est pas tout le monde
qui peut déverser des millions et des millions en commandites
– a décidé de remanier son conseil des ministres.
Certes, quelques visages disparaissent en direction de l’arrière-banc,
d’autres sortent de l’ombre. Mais disons-le franchement,
c’est surtout à un étourdissant jeu de chaise
musicale, qui avait tout de la valse, auquel la population du Québec
a assisté.
Un remaniement ministériel sert en fait plusieurs objectifs
simultanément et ce genre d’exercice prouve que, peut-être,
nos incontournables libéraux font de la continuité
dans le changement.

N’était-il pas question un peu plus haut de reculade,
voire d’immobilisme? Mais quoi de mieux que de changer l’essentiel
du conseil des ministres afin de bloquer la haute administration
gouvernementale pendant des semaines ou même des mois. Oui,
en effet, les dossiers que doivent maîtriser les ministres
sont tellement complexes que personne ne doit s’attendre à
ce que nos représentants, si vifs par ailleurs, puissent
se mettre au courant du fonctionnement de leur nouvelle administration
en quelques jours. Bref, le gouvernement Charest se trouve maintenant
dans les faits paralysé au moins jusqu’au printemps.
Des ministres qui ne connaissent pas leurs subordonnés, qui
ne sont pas au courant des urgences du moment et qui cherchent à
se familiariser avec les différents aspects de leur nouveau
mandat. Croyez-moi, avec les élus que l’on se donne,
ce n’est pas demain la veille qu’il seront efficaces!
On serait fort mal avisé de s’attendre seulement à
ce que leur rendement soit moyen… Bref, déjà
que le gouvernement provincial n’allait nulle part avec l’ancienne
équipe de ministres, mettons que cet immobilisme s’est
sensiblement précipité – si j’ose dire
– depuis l’autre jour. Remarquez, je vocifère
comme ça, mais au fond c’est pain bénit que
tout cela. Oui car, enfin, qui ne fait rien ne se trompe pas. Ce
sera déjà beau que, dans les semaines à venir,
les ministres libéraux ne commettent pas de bourdes majeures.
Je ne vois pas de quoi je me plains!
Mais là où le bât blesse, comme dirait Bob
Bless, c’est que le parti libéral s’est « mis
dans le trou » – pour employer une expression bien
connue – avec ses meilleurs éléments. Bien sûr,
John Charest n’a peut-être jamais occupé que
des fonctions de ministre de second plan alors qu’il était
un conservateur convaincu et loyal, maintenant qu’il est devenu
un libéral pur et dur, et premier ministre de surcroît,
il est tout de même certaines règles qu’il a
assimilées à force de voir faire les grands. Pardonnez
le lapsus; je voulais dire Brian Mulroney. L’une de ces règles,
c’est que, lorsque vous venez de remporter une élection,
que tout va bien dans le meilleur des mondes, « vous
mettez sur la glace votre équipe A », comme
dirait ce célèbre hockeyeur, Lou Spock. En d’autres
termes, vous mettez à contribution vos meilleurs éléments
auxquels vous confiez des postes ministériels (et pas mini-stériles,
contrairement à ce que vous pensez, petits canaillous!).
Il s’agit non seulement de faire bonne impression, surtout
de la part de gens qui sont prêts – à ce que
j’ai entendu dire –, mais également de profiter
de la vague d’espoir que l’accession au pouvoir suscite
afin de maintenir un haut taux de satisfaction. Surtout quand on
peut compter, par exemple, sur le talent d’un Yves Séguin.
[Mon Dieu qu’il est don’
bon cet ex-ministre-là. Il m’en restait la moitié
d’un plat Tupperware que j’ai fini hier; je vous mens
pas : je crois qu’il est encore meilleur réchauffé.
Un petit coup sur le rond de l’ADQ et il sera mûr pour
la casserole du PQ.]

Mais voici que le gouvernement Charest, à force d’irrésolution
et de grossière incompétence s’est « heurté
à un certain mécontentement », périphrase
classique pour dire qu’il frappé un mur de « beton »
(notez l’absence d’accent sur le « e »,
c’est plus dur); ou que ça « fessait dans
le dash », si vous préférez. La langue
française n’est jamais à court d’un synonyme
aussi utile que coloré. Bref après avoir bazardé
sa crédibilité et perdu la confiance de la population
en cours de première moitié de mandat, et ce, avec
tout le talent concentré de ses meilleurs éléments
aux postes adéquats, voilà que le remaniement espère
rehausser la satisfaction de la population en « mettant
l’équipe B sur la glace ». En d’autres
termes, les meilleurs étaient pourris; il reste à
espérer que les pourris soient meilleurs. Ça, mes
enfants, c’est de la mentalité de privé; de
la graine de PPP. Vous allez voir, quand tout sera privatisé…
Comme disait mon ancien professeur de français : « Organise-toi,
ou fais-toi organiser. » Dans ce domaine, il n’y
a pas de troisième voie, contrairement à ce que les
fédéralistes indécis veulent bien nous faire
croire.
Mais ce qui me dérange le plus dans ce fameux remaniement,
c’est justement ce caractère de chaise musicale. Ce
qui passe toujours dans les récréations à la
maternelle ou au conseil national du Bloc Pot – et qui est
même plutôt mignon, dans le second cas, quand on constate
qu’il y a des chaises en surnombre, mais qu’il reste
toujours un ou deux concurrents qui n’arrivent pas à
trouver une place pour s’asseoir –, reste nettement
moins intéressant au sein d’un gouvernement, fût-il
provincial. Oui, parce que, quand j’étais jeune, encore
la semaine passée, j’entendais des gens me dire à
quel point le job de ministre est exigeant et demande non seulement
une application de tous les instants, mais également un sens
des responsabilités peu commun ainsi que tout un arsenal
de connaissances tant générales que pointues afin
de s’acquitter adéquatement de cette lourde charge.
Un poste dans la haute fonction publique? Que non! Dites plutôt
un sacerdoce, une vocation, une discipline. Que dis-je, un discipline?
Une dévotion, oui!
Bref, n’importe qui ne peut aspirer à devenir ministre.
Si beaucoup sont élus – à titre de député
–, très peu sont appelés – au conseil
des ministres.

Alors que se passe-t-il lors d’un remaniement ministériel?
La meilleure façon de l’expliquer, c’est par
l’image. Donc, prenons le cas hypothétique d’un
ministre, chez lui, la veille de l’annonce du fameux remaniement.
Il est dans la cuisine en train de finir de laver la vaisselle,
tandis qu’il fait réciter ses leçons au petit
dernier qui vient de commencer son MBA. Tout à coup, le téléphone
sonne. Il passe lentement au salon où se trouve le bigophone
que sa plus vieille vient de délaisser après avoir
réservé ses vacances à Monte-Carlo et répond.
Surpris, il constate que, à l’autre bout du fil, c’est
la voix de son patron John Charest et que, bien qu’il soit
presque passé vingt heures, il semble encore relativement
disert. Après les salutations d’usage, John annonce,
de but en blanc : « Tu vas être ministre du
transport à partir de demain! » Notre ami ministre,
interloqué, ne comprend pas sur le coup; comment il se fait
que son chef puisse articuler aussi distinctement, alors qu’il
est visiblement en plein délire éthylique. Prenant
le taureau par les cornes, il réplique, du tac au tac : « Es-tu
fou, chose? Chus miniss’ d’la culture, stie! »
Mais c’est peine perdue d’arguer, car les jeux sont
faits. Le premier ministre raccroche, car il doit encore passer
la soirée au téléphone, et que ça ne
lui vaudra rien quant à son humeur. La culture ira aux transports;
les finances ira au développement social; le sport et loisirs
ira à la justice; la condition féminine ira à
l’énergie. Quelle importance, d’ailleurs, puisque,
au fond, tous les ministres offrent la même vacuité.
Finalement, c’est la province qui va au diable.
Mais alors, si les ministres sont aussi facilement interchangeables,
c’est donc que leur fonction ne réclame aucune compétence
particulière. Cela signifie-t-il que n’importe qui
peut devenir ministre? Sans doute pas. Car les gens que l’on
connaît sont parfois plus importants que les choses que l’on
sait.
Ou, s’il faut en croire les résultats de la Commission
Gomery à date, peut-être que ce qui est important en
politique ce ne sont pas tant les gens que l’on connaît,
mais plutôt ceux que l’on ne connaît pas.
La vois-tu?
*

|