
Violence sémantique
par Luc Asselin
Notre merveilleuse société québécoise
a depuis longtemps rejeté la violence sous toutes ses formes.
Qu’importe le but à atteindre, si légitime fût-il,
le jugement sociétal est implacable : non à la
violence, point à la ligne. De tout temps, au cours de notre
brève histoire, l’ensemble du peuple a toujours rejeté
l’usage de celle-ci quelles que soient les circonstances.
Un rejet en bloc et sans appel. Lors de la rébellion des
Patriotes en 1837 et 1838, la population, aidée en cela par
ses élites traditionnelles, curés en tête, a
condamné les agitateurs qui prônaient le soulèvement
armé. Il s’agissait pourtant des mêmes pour lesquels
les gens votaient en masse lors des élections législatives
et qui avaient fini par « poursuivre leur politique avec
d’autres moyens », comme se plaisait à le
dire Clausewitz.
Un autre exemple, plus près de nous, remonte à la
Crise d’octobre. Je suis – hélas! – d’âge
à m’en souvenir très bien. Au moment des enlèvements,
la population, en particulier parmi les couches populaires, était
plutôt sympathique envers ceux qu’elle considérait
tout de même comme des hurluberlus politiques, c’est-à-dire
les membres du Front de libération du Québec. Mais
sitôt que le cadavre de Pierre Laporte fut découvert
dans le coffre de la voiture qui lui avait servi de tombeau, le
vent changea du tout au tout. Désormais, le capital de sympathie
s’était évaporé et le peu d’appuis
que le FLQ eût pu espérer trouver au sein de la population
se mua instantanément en un rejet absolu non seulement de
ses pratiques, mais également de ses objectifs. Était-ce
Jacques Lanctôt qui affirma après coup que la mort
de Pierre Laporte avait été la pire erreur que le
FLQ avait commise? Compte tenu de la disparition du Front au lendemain
de la Crise, on a tendance à lui donner raison.

Encore aujourd’hui, la futilité de la « voie
de fait », pour employer une expression médiévale,
est démontrée par l’actualité. En effet,
les pacifistes les plus intransigeants se servent de la situation
présente au Proche-Orient pour dénoncer le recours
aux armes qui n’a servi, en autant que le peuple palestinien
soit concerné, qu’à le mener au fond d’une
impasse dont seul le processus diplomatique peut espérer
le sortir maintenant. À preuve, n’est-ce pas, Israël
en est venu tout récemment, depuis qu’un nouveau gouvernement
palestinien est arrivé en fonction, à accepter de
se retirer de la bande de Gaza afin de relancer le processus de
paix qui avait été enrayé avec l’éclatement
de la seconde Intifada. « La violence est une voie sans
issue! » claironnent haut et fort les gens éclairés
qui font la promotion de la paix et de l’amour du prochain
parmi les hommes de bonne volonté.
Mais justement, s’il existe effectivement quelques personnes
de bonne volonté au sein de la race humaine, elles ne constituent
pas la majorité, tant s’en faut. Ce que les colombes
aveugles ne disent pas – ce qu’elles n’oseraient
jamais dire –, c’est qu’il est effectivement douteux
qu’Israël ait accepté de lâcher un centimètre
carré de territoire s’il n’avait été
contraint de le faire. Et qu’est-ce qui a bien pu contraindre
la plus grande puissance militaire de la région à
accepter l’idée de faire des concessions à une
nation qui ne possède qu’une existence tout au plus
virtuelle, c’est la détermination du peuple palestinien
qui, avec des moyens dérisoires, s’est entêté
à se battre sans espoir de victoire.
On appelle ça une guerre sale; j’attends toujours
d’en voir une propre.

Mais les bien-pensants s’imaginent-ils sincèrement
qu’Israël aurait accepté de traiter avec les Palestiniens
s’ils avaient continué à subir leur sort dans
une éternelle indifférence amorphe? N’oublions
jamais la maxime suivante : « Qui ne dit mot, consent. »
Et comment manifester sa vive opposition devant la violence institutionnalisée?
Comment faire entendre sa voix lorsque le seul langage est celui
de la contrainte et de la force brutale?
C’est une règle de base en sciences de la communication
que deux interlocuteurs doivent nécessairement utiliser le
même code afin de se comprendre. Et visiblement, après
ces années d’horreur et de sang, le gouvernement Sharon
a fini par comprendre. Comprendre quoi? Mais comprendre qu’il
ne gagnerait pas. Qu’il aurait beau « serrer la
vis » indéfiniment, il ne pourrait jamais gagner.
Certes, les faucons de Jérusalem savent également
qu’ils ne peuvent perdre cette guerre de pauvre qui ne se
fait que sur le dos des populations civiles, laissant intact le
potentiel militaire. Mais justement, leur incapacité à
frapper un coup décisif, malgré des moyens infiniment
plus imposants, n’est-elle pas en soi un constat d’impuissance
et, dès lors, de défaite?
Il semble en tout cas que Washington le pense également.
Et s’il est un gouvernement qui est connaisseur en matière
d’échec pitoyable, même après avoir mis
en branle des moyens considérables, c’est bien celui-là.
Mais n’allez surtout pas penser que je suis une sorte de
va-t-en-guerre assoiffé de sang. J’attache à
chaque vie humaine le même prix que vous et j’ai toujours
fait mien le principe de Norman Bethune : « Le premier
fasciste à abattre est celui que l’on porte en soi. »
Mais, comme lui, je suis pleinement conscient que le pacifisme à
outrance devient en peu de temps un chèque en blanc servi
à ceux qui écrasent, exploitent et oppriment. Je sais
également que, comme le disait si bien Fidel Castro :
« La victoire à ceux qui résistent. »
Je n’ignore pas, et de loin, que la violence ne constitue
pas une solution; mais je sais aussi que, trop souvent, elle est
le seul moyen qui reste. Un moyen, sans plus, pour éventuellement
en arriver à une solution pacifique; car il n’est pas
de solution véritable qui ne le soit.

Et il n’y a pas qu’au Proche-Orient que la chose est
vraie. Pensez-vous sincèrement que les Irlandais du nord
auraient été admis au gouvernement s’ils ne
s’étaient pas battus pendant trente ans contre les
occupants d’origine britannique? Pensez-vous sincèrement
que le Timor oriental aurait réalisé son indépendance
si sa population n’avait pas résisté par la
force au régime dictatorial de l’Indonésie –
un de nos très bons partenaires commerciaux, soit dit en
passant? Pensez-vous sincèrement que les Amérindiens
du Chiapas – ou du Canada, tant qu’à faire –
auraient mérité le respect de leur gouvernement s’ils
n’avaient pris les armes?
Sachez que ce n’est pas tant la violence qui est blâmable
comme les motifs qui la sous-tendent.
Songez à cela la prochaine fois que vous entendrez parler,
au bulletin de vingt-deux heures, d’un adolescent misérable
de Cisjordanie qui s’est fait sauter dans une rue achalandée
de Tel-Aviv. Il a peut-être vu sa maison se faire raser par
des bulldozers, ses frères se faire emmener par des soldats
en pleine nuit, son père se faire tuer et sa mère
se faire battre.
Ça rendrait ombrageux n’importe quel pacifiste.
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