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Championnats du monde de sport aquatique


sPPPort de Montréal

par Luc Asselin

Qui d’entre nous n’a pas poussé un profond soupir de soulagement lorsque nous avons appris que le maire de Montréal, Gérald Tremblay, était revenu de son aventure allemande avec la confirmation en poche que les Championnats du monde de sport aquatique 2005 allaient retourner à Montréal, sa ville bien-aimée, pour laquelle aucun sacrifice n’est trop grand? Tout le gotha du sport aquatique canadien, sans compter les intervenants politiques et autres, n’ont pas tari d’éloges sur le rôle joué par M. Tremblay, soulignant à quel point la sauvegarde de l’événement allait redorer le blason de la ville, elle-même quelque peu éprouvée dernièrement par sa baisse de popularité dans le domaine du sport. Faut-il rappeler qu’il n’y a pas si longtemps une autre discipline s’était elle aussi livré au même type de chantage : « Payez davantage ou nous irons voir ailleurs »? Mais heureusement pour les ennemis de l’environnement, les courses de formule un nous ont été rendues afin de fort opportunément polluer nos sens; ceux de l’ouïe et de l’odorat, plus particulièrement.

Rappelons cependant les faits de cette nouvelle saga qui se termine à l’avantage de la plupart des parties en cause. Tout commence en juillet 2001, quand Montréal obtient l’organisation des Championnats du monde de sport aquatique 2005, devançant ainsi la candidature de Long Beach qui dut nous vouer aux gémonies dès cet instant. À ce moment, trop tôt pour que l’obsession antiterroriste puisse lui faire ombrage, on se souviendra que cette nouvelle n’avait pas fait parler d’elle; tout au plus une mention au bulletin de vingt-deux heures. Ce beau succès de la ville de Montréal nous avait tous plongés – sans mauvais jeu de mots – dans la plus totale indifférence. Oui, car, voyez-vous, mis à part les compétitions de plongeon, où un Québ… un Canadien, dis-je, a une chance de remporter la victoire, les championnats aquatiques ne nous ont jamais fait plus d’effet que de l’eau sur le dos d’un canard.

Mais bon, vaillamment, les personnes choisies – par qui, ça on ne le saura probablement jamais – pour mettre sur pied l’événement se sont attelées à la tâche. Dans un premier temps, que faut-il faire dans ce genre de chose? Croiriez-vous qu’il s’agit de faire de même que pour toute autre entreprise quelle qu’en soit la nature? Il faut établir un budget. En juin 2002, un premier montage financier est déposé par Éric Savard, le directeur général d’alors. À la stupéfaction de l’ensemble des intervenants, ledit budget s’élève à un colossal 73 millions $. Les responsables – on ne sait toujours pas qui – montrent poliment la porte à M. Savard qui s’éclipse définitivement. Arrive en poste feu Yvon DesRochers dans l’espoir qu’il donne un coup de barre salutaire. Nous sommes alors en octobre 2002 et les Championnats du monde aquatiques sont en eau trouble, en particulier sur le plan financier.

En décembre 2004, on apprend que les gouvernements fédéral et provincial investiront respectivement 19 millions $ et plus de 14 millions $. Pour sa part, la ville de Montréal versera plus de 7 millions $. Entre-temps, soit en mars de la même année, Bell Canada a été choisi comme commanditaire principal, mais on ignore combien d’argent la société doit investir dans l’affaire. Ce qu’on sait avec certitude, c’est que le comité organisateur demande alors aux trois paliers de gouvernement de contribuer les 12 millions $ manquants, ce qui lui permettrait de boucler son budget. Ottawa se fait tirer l’oreille, mais, en janvier 2005, le Conseil du patronat – sans doute sous la pression des propriétaires d’hôtel – accepte de pomper 4 millions $ dans le projet. La Fédération aquatique du Canada se mouille pour 500 000 $.

Bref, le comité organisateur a déjà amassé près de 45 millions $, sans compter la contribution de son principal commanditaire – et des autres –, et il manque une douzaine de millions afin de boucler le budget. Quand je pense que le premier directeur général s’est fait flusher pour à peine plus que ça…

Mais c’est à partir de là que les choses dérapent. Le 19 janvier 2005, Montréal est obligée de confirmer que les Championnats sont annulés faute de financement et que la FINA (Fédération internationale de natation) va confier l’organisation de l’événement à une autre ville.

Catastrophe dans les chaumières! L’obtention des fameux championnats avait plongé les gens dans un océan d’indifférence, mais leur perte leur est présentée comme une calamité d’envergure internationale. Rappelez-vous que, traditionnellement, les Montréalais boycottent ce genre de compétition, qui n’arrive décidément pas à la cheville des concours de tracteurs.

Bref, le maire Tremblay bat le rappel des forces vives de sa municipalité ainsi souffletée. D’une main, il relève le défi, et de l’autre empoigne le bâton du pèlerin. Nulle dépense ne sera trop lourde – de toute façon, il s’en fout : c’est pas son fric – pour ramener dans sa ville ce fleuron sportif qui, soudain, est devenu un élément identitaire indispensable.

Mais, heureusement, force revient au bon droit. Après des jours de rencontres et de tractations, not’ bon maire peut revenir la tête haute, toute entourée d’une nuée de feuilles de laurier que le peuple en liesse jette par brassées entières sur son passage. La méchante FINA a cédé devant ses arguments, tous plus justes les uns que les autres : les Championnats du monde de sport aquatique 2005 avaient réintégré leur ville. Bonheur! Joie et Noël! Not’ bon maire avait vaincu l’obscurantisme de la vieille Europe et affirmé par le fait même notre irrésistible vitalité.

Mais qu’a bien pu dire Gérald Tremblay pour faire ainsi fléchir Mustafa Larfaoui, le président de la FINA? Oh, pas grand-chose. Seulement que Montréal allait combler tout déficit que les Championnats pourraient éventuellement générer.

Comment dit-on en anglais? « De la musique aux oreilles de M. Larfaoui »?

La morale de cette histoire, mes chers amis, est la suivante. Les entreprises privées qui gravitent autour de l’organisation d’un tel événement – et il y en a, croyez-moi – vont encaisser les profits. Et qui va ramasser la facture? Mais vous et moi, voyons. Parce que, franchement, pensez-vous vraiment que, maintenant que la ville s’est engagée à couvrir les dépenses, les commanditaires vont se bousculer au portillon? Non parce que, d’habitude, ça marche comme dans la business : le commanditaire investit de l’argent et il en retire des dividendes sous forme de publicité ou de diverses retombées. En fait, les Championnats du monde de sport aquatique 2005 comporteront peut-être une épreuve supplémentaire cette année : nager dans les dettes. Mais elle ne sera pas réservée aux athlètes, celle-là.

Au fond, not’ bon maire Gérald Tremblay est le tout premier de nos hommes politiques à nous donner une illustration saisissante de ce à quoi les fameux Partenariats Public-Privé vont ressembler.

*



12 février 2005