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La poutre d’escampette

par Luc Asselin

Il est toujours étrange de voir comment se concoctent les événements lorsque les décideurs arrêtent un moment pour rappeler l’un ou l’autre fait historique. Ici même, à Québec plus précisément, il y eut les fêtes du trois cent cinquantième anniversaire de fondation de la ville. Un nombre un peu alambiqué, mais allait-on attendre cinquante ans de plus avant de ramasser la cagnotte? Non, bien entendu. Il existe toujours une bonne excuse pour faire quelque chose, à plus forte raison quand cette chose tombe à un moment plus ou moins approprié. C’est pourquoi je reste interloqué sur la pertinence de souligner le soixantième anniversaire de la libération d’Auschwitz par l’armée rouge. Soixante ans, tout de même, drôle de chiffre.

Pourquoi Auschwitz, d’abord?

Évidemment, on me dira qu’Auschwitz est utilisé dans ce contexte comme symbole, un symbole assez percutant, du totalitarisme et surtout des dérives qu’il entraîne trop souvent. En effet, on aurait tout aussi bien pu souligner la libération de Buchenwald ou de Dachau, entre autres sinistres endroits, et on n’aurait pas eu à changer un iota aux discours des nombreux intervenants qui sont venus, plus de un demi-siècle plus tard, manifester leur indignation envers la négation des droits individuels élémentaires, l’arrestation arbitraire, la dépossession, la déportation, l’incarcération et, hélas, l’élimination de populations civiles entières.

On me coupera le sifflet avant ma prochaine objection en me disant que l’emphase mise sur les victimes juives qui périrent dans ces camps avait elle aussi valeur de symbole. En effet, on aurait très bien pu parler, de manière tout aussi sentie, des autres victimes de l’univers concentrationnaire fasciste. Après tout, le peuple juif ne constituait qu’une fraction de ceux qui connurent la mort derrière ces hideux réseaux de fils barbelés. Que dire du nombre accablant de slaves de toutes origines (Polonais, Ukrainiens, Russes, etc.) qui y subirent le même sort peu enviable? Que dire des autres populations jugées « suspectes » qui y finirent également leurs jours avec, à leur tête, les Roms, par exemple? Tout cela sans compter, en vrac et de manière très incomplète, les homosexuels, les communistes, les handicapés, les contestataires et les indésirables de tout acabit, qui n’étaient pas nécessairement d’origine juive. Mais enfin – n’est-ce pas? –, c’est l’inconvénient et l’avantage des symboles tout à la fois : ils sont exclusifs quant au choix qui les sous-tend, mais universels quant à leur signification.

Fort bien que tout cela.

Mais là où le bât blesse en autant que je sois concerné, tient davantage à la numérologie : pourquoi soixante ans?

On aurait eu la même initiative il y a dix ans, j’aurais compris. Cinquante, un beau chiffre « rond » tel qu’on a l’habitude de le dire, me serait apparu comme un choix non seulement logique mais louable. Tant de choses risquent de sombrer dans l’oubli en deux générations, il eut été opportun à ce moment de rappeler le cortège d’horreurs qui s’était déroulé dans les camps de concentration lors de la Seconde Guerre mondiale – non pas que l’on eût manqué de le faire entre-temps. Mais soixante ans me semblait un chiffre abscons. Si on avait attendu encore quinze ans, j’aurais peut-être grommelé un peu, mais trois générations après, ça se tenait toujours.

Alors finalement, pourquoi soixante ans?

J’ai fini par comprendre dernièrement. En vérité, cela n’a rien à voir avec le passé. Mais cela a tout à voir avec les besoins actuels.

Dans le fond, les principaux participants à cette cérémonie (Stazunis, Russie, Allemagne, France) n’en ont rien à cirer d’Auschwitz, du martyre du peuple juif ou des abus du fascisme. Non tout ce déballage de bonnes intentions ne servait en fait que comme une gigantesque opération de relations publiques, en particulier pour les Stazunis et la Russie. D’ailleurs, on aurait été en droit de se demander ce que les Yankees fichaient là, alors qu’ils n’avaient rien à voir avec la libération d’Auschwitz.

Rien à voir avec ça, effectivement. Mais ils ont à voir de nos jours avec autre chose, comme par exemple la négation des droits individuels élémentaires, l’arrestation arbitraire, la dépossession, la déportation, l’incarcération et, hélas, l’élimination physique de civils.

Par ailleurs, le gouvernement russe a aussi quelques petits écarts à faire oublier, en Tchétchénie entre autres. Les Allemands et les Français, pour leur part, se retrouvent toujours aux premiers rangs de telles manifestations, tant est grand leur besoin d’absolution pour les erreurs du passé. Les premiers ont mis sur pied Auschwitz et consorts. Quant aux seconds, ils ont amplement « collaboré » à les fournir en main-d’œuvre rarement volontaire.

Mais pour en revenir aux Stazunis, et à leurs alliés européens ou proche-orientaux, qu’importent à la vérité les exactions qui se commettent en ce moment, tant que l’on peut encore agiter un vieil épouvantail qui permet toujours de se prêter avantageusement au jeu des comparaisons.

Bref, même si l’on a une paille dans son œil, on peut toujours fuir en avant du moment que quelqu’un d’autre a eu une poutre dans le sien.

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Réaction

Salauds d’Américains!
par Anne Fleischman
, 31 janvier 2005
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30 janvier 2005