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Quoi de mieux pour nous faire oublier dinde et tourtière au cours de l’infernal temps des fêtes qu’une bonne crise politique nichée dans un pays lointain, mais néanmoins familier? Ou peu s’en faut. En effet, nous nous sommes retrouvés captivés par la lutte du peuple ukrainien pour la conquête de sa liberté. Oui, c’est comme la télévision, voyez-vous : on préfère voir les autres pratiquer un sport, par exemple, que d’en faire soi-même. Au Québec, les luttes nationales ou sociales suivent grosso modo le même principe; nous trouvons cela tellement plus intéressant vu de la touche…

Bref, la passion était palpable lors de ces journées de décembre où une frange imposante du glacis oriental de l’Europe oscillait entre Est et Ouest. Nous nous confortions, d’ailleurs, dans la certitude que tout peuple normalement constitué préférerait tomber dans notre giron plutôt que dans n’importe quel autre, surtout après les échecs retentissants et répétés de l’Afghanistan et de l’Irak. D’autant plus que tous les ingrédients y étaient : le peuple en liesse, souverainement affirmé, prenant possession – pacifiquement il va sans dire afin de séduire notre bonne bourgeoisie – de la rue; un leader soudainement devenu charismatique grâce à son martyr aux mains des cuisiniers des services secrets (ex-KGB, les vieux démons ont la vie dure); et pour finir, une gigantesque fraude électorale, comme n’en retrouve qu’aux États-Unis en temps normal.

À propos de cette fraude électorale, mis à part les affirmations du candidat défait, commentaires qui manquent forcément d’objectivité, ce furent des observateurs européens qui soulignèrent le fait et qui apportèrent de la crédibilité à cette thèse, tout au moins sous nos latitudes. Remarquons pour notre bénéfice collectif qu’à part quelques prises de vue brouillonnes capturées sur vidéo mettant en scène des individus non identifiés se colletant, s’il fallait en croire les commentateurs, à proximité d’un bureau de vote et de quelques bulletins électoraux indéchiffrables, nous autres Occidentaux n’avons eu connaissance d’aucune preuve probante d’une telle fraude. Il a fallu prendre la parole de gens profondément intéressés à l’affaire.

Intéressés à quoi? Au pouvoir et à l’influence, bien sûr.

Car toute l’histoire de l’Europe est constituée de ce mouvement de marée, une sorte de flux et de reflux, par rapport au continent asiatique. Ce n’est pas pour rien que la frontière entre Europe et Asie demeure assez floue. Certes, on la situe le long des monts Oural, mais c’est grand l’Oural et, à vrai dire, l’Occident ne s’est jamais vraiment rendu si loin. Bref, l’Europe, dans ses périodes d’expansion (Empire romain, Renaissance, Révolution industrielle, etc.) a « avancé » vers l’Asie, mais a toujours fini par s’arrêter en chemin, manquant de ressources pour s’enfoncer beaucoup plus loin que la Russie actuelle. Entendons-nous bien lorsqu’il est question de s’« avancer », il s’agit davantage d’une influence culturelle, politique et économique plutôt que d’une conquête militaire. Mais évidemment cette dernière venait bien souvent en appui aux trois autres… Inversement, l’Asie a pris sa revanche à plusieurs reprises. À preuve, qu’on mentionne seulement quelques noms : Attila, Gengis Khan, Mehmet II.

Le rôle de la Russie a toujours été ambigu dans ce mouvement intercontinental. Alternativement pays occidental ou pays asiatique, elle a fini par accrocher son char à l’Europe dès le règne de Pierre le Grand, entre autres choses le fondateur de Saint-Pertersbourg. Cependant, elle n’a jamais entièrement perdu ses airs menaçants, prenant souvent le visage, aux yeux de certains impérialistes occidentaux, de l’éternel envahisseur aux yeux bridés.

Depuis la chute de l’URSS, il s’est créé une sorte de vortex politique dans ce qui était autrefois les pays satellites et les anciennes républiques socialistes. Ainsi, au Moyen-Orient (Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Turkménistan) cette « vacance » dans l’influence politique a été comblée en bonne partie par les États-Unis, motivés en cela par leur inextinguible soif d’or noir. En Europe orientale, l’enjeu concerne davantage l’Union européenne qui cherche bien entendu à instaurer son influence à l’Est. Plusieurs motifs poussent cette dernière à agir de la sorte. D’une part, la nature a horreur du vide, surtout s’il est politique. D’autre part, l’Europe en est encore à développer son influence sur le plan international en tant qu’entité autant collective qu’autonome. Or, si, comme l’a démontré la crise irakienne, plusieurs membres influents de l’Union hésitent à affronter directement le voisin yankee, il est relativement facile de faire l’unanimité contre le russe désorganisé et affaibli par quinze ans d’économie de libre marché.

Les prétendues élections frauduleuses en Ukraine ont fourni l’occasion rêvée pour l’Europe de faire sentir son influence à l’extérieur de son territoire. Je ne sais si j’ai été le seul à le remarquer, mais les Yankees ne se sont mêlés que tardivement, et encore du bout des lèvres, de la crise ukrainienne. Pas d’intervention tonitruante comme l’administration Bush les affectionne tout particulièrement; pas de gestes unilatéraux à l’emporte-pièce; pas de manœuvres de coulisse. Rien, sinon le vœu pieux, propre à tous ceux qui se lavent les mains discrètement, voulant que l’on respecte les grands principes démocratiques, cela dit en souhaitant sans doute en son for intérieur que le peuple ne fasse pas de conneries, pour une fois.

Dans les faits, le bal a été mené, depuis le début, par les Européens qui ont rapidement pris fait et cause pour Viktor Iouchtchenko. Pourquoi lui particulièrement? Parce que, comme chacun sait, Iouchtchenko est plus ouvert à l’Ouest que son vis-à-vis Ianoukovitch (également prénommé Viktor), lequel est carrément orienté sur Moscou. Autrement dit, une victoire de Iouchtchenko est une victoire de l’Occident. C’est une « avancée » de l’Europe vers l’Asie.

Dès lors, on a mis le paquet pour la reprise du second tour des élections. On a multiplié les observateurs provenant de quantité de pays, et pas seulement des Européens. Tous ces observateurs « neutres » ressemblaient certainement à celui qui dirigeait la délégation canadienne, John Turner, qui avait, une ou deux semaines auparavant, pris fait et cause pour Iouchtchenko. Question objectivité, on a vu mieux…

On peut se douter que, dans ce malstrom d’intrigues politiques, nombre de tractations ont occupé les intervenants. La plus intéressante, à mon humble avis, a sans doute été celle concernant la promesse du futur vainqueur – mais déjà déclaré tel par les puissances étrangères – concernant le retrait des troupes ukrainiennes actuellement présentes en Irak.

Petite explication de rigueur. La Russie appuie les États-Unis en Irak dans le cadre de la lutte anti-terroriste, ce qui oblige les Yankees à laisser les mains libres aux Russes dans leur propre lutte « anti-terroriste » en Tchétchénie. Aussi Moscou a-t-il encouragé ses fidèles amis, dont l’Ukraine, a appuyer au mieux de leur capacité cette union sacrée qui assure la sécurité aux masses grasses de l’Occident et, surtout, de juteux contrats à toutes les firmes œuvrant au sein du complexe militaro-industriel qui n’existe pas qu’aux États-Unis.

Si Iouchtchenko retire ses troupes d’Irak, c’est sans doute pour marquer une rupture avec l’ancien régime. Mais c’est aussi pour faire plaisir à certains de ses nouveaux partenaires européens qui cherchent toujours à nuire aux Yankees dans le cadre du fiasco irakien. Tant que ces derniers y seront embourbés, ils seront moins présents ailleurs; ils auront besoin de l’aide européenne; et, au bout du compte, ils seront punis pour avoir assis leur contrôle sur le pétrole que, traditionnellement, les Européens consomment.

Bref, tout ce show médiatique en provenance d’Ukraine a été mis en scène et financé en sous-main par l’Union européenne qui trouve ainsi plus que son profit en se drapant de grands principes démocratiques. Une occasion en or de marquer des points sur tous les tableaux et de sabrer le champagne le premier de l’an 2005.

Jusqu’au moment où les Yankees lui feront à leur tour un petit croc-en-jambe, question de montrer qui est le boss avec le plus de fusils…

La vois-tu?

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28 décembre 2004