
Tronches d’eau-de-vie
par Luc Asselin
Raymond, en agitant le café dans sa tasse, fit tinter la
cuillère, ce qui apporta une note à la fois gaie et
claire dans cet après-midi aussi sombre que pluvieux d’automne.
De l’autre côté de la table, un verre de Ricard
dessinait une tache jaune dans ce décor délavé
par novembre. L’instant d’avant, Raymond avait gentiment
taquiné Luc qui s’était servi un pastis, arguant
que ce genre de rafraîchissement convenait mieux à
la chaude lumière estivale qu’aux fins d’après-midi
figées et précoces de la fin de l’année.
Il se leva, à la manière de quelqu’un qui se
ravise, pour aller déposer sa tasse inachevée dans
l’évier de la cuisine.
— Je crois que je vais prendre un scotch, expliqua-t-il en
guise de justification qu’il donna davantage à sa propre
intention qu’à celle de son invité.
Il tira de l’armoire un cylindre de carton aux couleurs d’une
de ces marques de whisky écossais dont seuls les aficionados
se régalent et qui exhalent des relents de médicaments,
confortant ainsi l’hypothèse que tout ce qui a mauvais
goût demeure particulièrement salutaire. Il remplit
ainsi un petit verre au pied délicat où le liquide
roux accrocha du mieux qu’il put l’avare lumière
et qui prit de cette manière une teinte patinée et
invitante.
Luc aspira une courte lampée, laissant le goût sucré
de l’anis raviver dans sa mémoire le souvenir de paysages
chauds et secs, de promenades éprouvantes dans la lumière
poudreuse. Qui eût cru qu’un jour l’être
humain parviendrait à emprisonner une part de soleil dans
un liquide?
— Et cette expédition à Cornwall, ça
s’est bien passé? demanda-t-il avec, empreint sur le
visage, un sourire qui contrastait avec le souvenir que cette ville
lui avait laissé quelques années plus tôt.
Son vis-à-vis prit le temps de tirer de sa minuscule gorgée
tout le plaisir qu’elle recelait avant de répondre.
— Très bien. Mais ça a coûté cher.
Comme nous ne pensions pas y retourner de sitôt, il a fallu
prévoir en fonction de la grève de la Société
des alcools et faire nos provisions des fêtes en conséquence.
— Combien? demanda Luc que la chose amusait.
Raymond eut cette réaction qu’il affichait parfois,
afin peut-être de détourner l’attention de son
interlocuteur de l’embarras, fût-il léger, qu’il
eût pu ressentir. Il agita les mains en regardant ailleurs,
prêt à dégainer un sourire afin de prendre la
personne à témoin et d’ébaucher avec
elle une véritable complicité.
— Trois caisses, dont un italien que nous avons découvert
lors de notre dernier voyage en Toscane.
Taquin, Luc se permit de renchérir sur ce ton un peu bourru
qu’il aimait afficher par principe. Un principe duquel personne
n’était dupe; du moins, l’espérait-il.
— Décidément, si la grève se poursuit,
vous pourrez ouvrir votre propre succursale! Nous viendrons faire
la file à votre porte pour faire nos provisions. Après
les bars et les restaurants, voici les maisons des vins clandestines.
Raymond se perdit dans la contemplation du petit verre sur pied
et de son contenu. Dans la cuisine immaculée où la
lumière de la fin du jour se diluait de plus en plus, comme
absorbée par les murs, on entendait le bruit des gouttes
de pluie lancées par le vent contre les hautes fenêtres.
Il y eut un moment de silence tandis que les buveurs, en alternance,
ajoutèrent un peu d’impulsion aux vapeurs qui leur
montaient à la tête. C’était l’instant
exquis où la griserie de l’alcool, toute diaphane,
apporte ces moments de lucidité et de bien-être que
ne peuvent procurer ni la sobriété ni l’ébriété.
Soudainement, Raymond agita vigoureusement la tête.
— C’est vrai que j’ai eu un dilemme, avoua-t-il
sur le ton de la confidence.
Pour rien au monde, admit-il, il n’aurait franchi une ligne
de piquetage dressée par des grévistes, en dépit
de son penchant pour le nectar de Bacchus. Il s’agissait,
expliqua-t-il, d’un geste élémentaire de solidarité,
un concept trop souvent galvaudé de nos jours par les intérêts
particuliers et toujours ignoré des égoïstes.
— Et c’est également vrai, s’exclama-t-il,
que j’ai éprouvé quelque scrupule à aller
donner mon argent au gouvernement de l’Ontario.
Évidemment, admit Luc, ce n’était peut-être
pas la meilleure chose à faire. Mais incontestablement le
vin faisait partie des choses essentielles de la vie, au même
titre que l’huile, le fromage et l’ail, entre autres.
S’il était effectivement plus que litigieux pour des
travailleurs de franchir les lignes de piquetage afin de se rincer
le gosier, il était louable par contre d’exécuter
un tel détour, même si cela devait mener en Ontario,
afin de s’approvisionner dans le respect du droit de grève.
Ce genre d’initiative contrastait avantageusement avec les
témoignages navrants présentés au bulletin
de nouvelles du soir où le quidam banal trouvait le moyen
de se plaindre d’une grève dans la distribution des
boissons alcoolisées tandis qu’il sortait de l’une
ou l’autre succursale, maintenue ouverte par un patronat méprisant,
les bras chargés de bouteilles.
— Dans les faits, résuma Luc, il vaut mieux donner
son argent à un patron dont les employés ne mènent
pas une lutte syndicale qu’encourager celui qui fait tout
pour briser une grève tout à fait respectueuse des
lois.
« Même si cet employeur est l’une ou l’autre
instance gouvernementale canadienne », conclut-il avec un
sourire teinté d’amertume.
— N’empêche, affirma Raymond soucieux de reporter
la conversation à un niveau plus élevé, entre
un Canada uni et de gauche, et un Québec indépendant
et de droite, je choisirais de vivre dans un Canada de gauche.
Luc, d’un geste solennel, leva son verre qu’il choqua
contre celui de son ami : « Moi aussi », avoua-t-il
avec emphase.
Les deux hommes burent en silence tandis que, autour d’eux,
l’après-midi cédait la place au soir.
— Le problème, fit la voix de Luc dans la demi-pénombre,
c’est que nous vivons dans un Canada uni et de droite…
L’obscurité masqua à grand-peine les drôles
de tronches qu’ils tirèrent alors.
*

|