Vous pouvez participer
à CornedeBrume.com

Pour en savoir plus ›››

Vous voulez faire un commentaire sur l'actualité, vous avez un article à signaler ou un site Internet à suggérer?
Écrivez-nous

 


CornedeBrume.com
est hébergé par
VirusDesign.com,
le projet de réseau.
Pour en savoir plus ›››


Pour nous rejoindre
Contact@VirusDesign.com

 

Contribuez à soutenir le projet de réseau tout en étant resplendissant dans un de nos (magnifiques) t-shirts sérigraphiés (à la main et en petites séries).

Soyez le premier de votre groupe, de votre quartier, de votre ville, pays ou continent à porter un de nos t-shirts!

 


Combattez la novlangue!
Participez à notre dictionnaire maison.

Entrez ›››

 
 


Tronches d’eau-de-vie

par Luc Asselin

Raymond, en agitant le café dans sa tasse, fit tinter la cuillère, ce qui apporta une note à la fois gaie et claire dans cet après-midi aussi sombre que pluvieux d’automne. De l’autre côté de la table, un verre de Ricard dessinait une tache jaune dans ce décor délavé par novembre. L’instant d’avant, Raymond avait gentiment taquiné Luc qui s’était servi un pastis, arguant que ce genre de rafraîchissement convenait mieux à la chaude lumière estivale qu’aux fins d’après-midi figées et précoces de la fin de l’année. Il se leva, à la manière de quelqu’un qui se ravise, pour aller déposer sa tasse inachevée dans l’évier de la cuisine.

— Je crois que je vais prendre un scotch, expliqua-t-il en guise de justification qu’il donna davantage à sa propre intention qu’à celle de son invité.

Il tira de l’armoire un cylindre de carton aux couleurs d’une de ces marques de whisky écossais dont seuls les aficionados se régalent et qui exhalent des relents de médicaments, confortant ainsi l’hypothèse que tout ce qui a mauvais goût demeure particulièrement salutaire. Il remplit ainsi un petit verre au pied délicat où le liquide roux accrocha du mieux qu’il put l’avare lumière et qui prit de cette manière une teinte patinée et invitante.

Luc aspira une courte lampée, laissant le goût sucré de l’anis raviver dans sa mémoire le souvenir de paysages chauds et secs, de promenades éprouvantes dans la lumière poudreuse. Qui eût cru qu’un jour l’être humain parviendrait à emprisonner une part de soleil dans un liquide?

— Et cette expédition à Cornwall, ça s’est bien passé? demanda-t-il avec, empreint sur le visage, un sourire qui contrastait avec le souvenir que cette ville lui avait laissé quelques années plus tôt.

Son vis-à-vis prit le temps de tirer de sa minuscule gorgée tout le plaisir qu’elle recelait avant de répondre.

— Très bien. Mais ça a coûté cher. Comme nous ne pensions pas y retourner de sitôt, il a fallu prévoir en fonction de la grève de la Société des alcools et faire nos provisions des fêtes en conséquence.

— Combien? demanda Luc que la chose amusait.

Raymond eut cette réaction qu’il affichait parfois, afin peut-être de détourner l’attention de son interlocuteur de l’embarras, fût-il léger, qu’il eût pu ressentir. Il agita les mains en regardant ailleurs, prêt à dégainer un sourire afin de prendre la personne à témoin et d’ébaucher avec elle une véritable complicité.

— Trois caisses, dont un italien que nous avons découvert lors de notre dernier voyage en Toscane.

Taquin, Luc se permit de renchérir sur ce ton un peu bourru qu’il aimait afficher par principe. Un principe duquel personne n’était dupe; du moins, l’espérait-il.

— Décidément, si la grève se poursuit, vous pourrez ouvrir votre propre succursale! Nous viendrons faire la file à votre porte pour faire nos provisions. Après les bars et les restaurants, voici les maisons des vins clandestines.

Raymond se perdit dans la contemplation du petit verre sur pied et de son contenu. Dans la cuisine immaculée où la lumière de la fin du jour se diluait de plus en plus, comme absorbée par les murs, on entendait le bruit des gouttes de pluie lancées par le vent contre les hautes fenêtres. Il y eut un moment de silence tandis que les buveurs, en alternance, ajoutèrent un peu d’impulsion aux vapeurs qui leur montaient à la tête. C’était l’instant exquis où la griserie de l’alcool, toute diaphane, apporte ces moments de lucidité et de bien-être que ne peuvent procurer ni la sobriété ni l’ébriété. Soudainement, Raymond agita vigoureusement la tête.

— C’est vrai que j’ai eu un dilemme, avoua-t-il sur le ton de la confidence.

Pour rien au monde, admit-il, il n’aurait franchi une ligne de piquetage dressée par des grévistes, en dépit de son penchant pour le nectar de Bacchus. Il s’agissait, expliqua-t-il, d’un geste élémentaire de solidarité, un concept trop souvent galvaudé de nos jours par les intérêts particuliers et toujours ignoré des égoïstes.

— Et c’est également vrai, s’exclama-t-il, que j’ai éprouvé quelque scrupule à aller donner mon argent au gouvernement de l’Ontario.

Évidemment, admit Luc, ce n’était peut-être pas la meilleure chose à faire. Mais incontestablement le vin faisait partie des choses essentielles de la vie, au même titre que l’huile, le fromage et l’ail, entre autres. S’il était effectivement plus que litigieux pour des travailleurs de franchir les lignes de piquetage afin de se rincer le gosier, il était louable par contre d’exécuter un tel détour, même si cela devait mener en Ontario, afin de s’approvisionner dans le respect du droit de grève. Ce genre d’initiative contrastait avantageusement avec les témoignages navrants présentés au bulletin de nouvelles du soir où le quidam banal trouvait le moyen de se plaindre d’une grève dans la distribution des boissons alcoolisées tandis qu’il sortait de l’une ou l’autre succursale, maintenue ouverte par un patronat méprisant, les bras chargés de bouteilles.

— Dans les faits, résuma Luc, il vaut mieux donner son argent à un patron dont les employés ne mènent pas une lutte syndicale qu’encourager celui qui fait tout pour briser une grève tout à fait respectueuse des lois.

« Même si cet employeur est l’une ou l’autre instance gouvernementale canadienne », conclut-il avec un sourire teinté d’amertume.

— N’empêche, affirma Raymond soucieux de reporter la conversation à un niveau plus élevé, entre un Canada uni et de gauche, et un Québec indépendant et de droite, je choisirais de vivre dans un Canada de gauche.

Luc, d’un geste solennel, leva son verre qu’il choqua contre celui de son ami : « Moi aussi », avoua-t-il avec emphase.

Les deux hommes burent en silence tandis que, autour d’eux, l’après-midi cédait la place au soir.

— Le problème, fit la voix de Luc dans la demi-pénombre, c’est que nous vivons dans un Canada uni et de droite…

L’obscurité masqua à grand-peine les drôles de tronches qu’ils tirèrent alors.

*



30 novembre 2004