Des unions
par Luc Asselin
Qui ne se souvient pas de la fameuse phrase d’Yvon Deschamps :
« Les “unions”, qu’ossa donne ».
Évidemment, n’en voulons pas à ceux qui sont
nés après 1972; ils n’étaient en mesure
de comprendre, puisque – n’est-ce pas – nous naissons
avec des caractères néoténiques, de sorte que
l’on serait mal venu de reprocher à quiconque de ne
pas connaître des faits qui remontent jusqu’au moment
de sa naissance.
Cependant, la phrase d’Yvon Deschamps garde toute sa verdeur,
même par les temps qui courent. En effet, les exemples ne
manquent pas pour que le néo-libéralisme – euphémisme
courant en remplacement de l’expression « grand
capital » – puisse s’en prendre, d’une
manière ou de l’autre, au mouvement syndical. La dernière
frasque en date de nos chers et bien-aimés décideurs
concerne l’histoire de la Gaspésia.
Pour résumer, expliquons simplement que la Gaspésia
était une usine de papier, située à Chandler,
et appartenant autrefois à la compagnie Abitibi-Consolidated
– de sinistre mémoire en autant que le mouvement syndical
soit concerné – et qui avait cessé ses activités.
Comme ladite usine était située dans une région
économiquement faible, la Gaspésie – signifiant
« là où la terre finit » en
langue mic-mac – le gouvernement du Québec avait décidé
de la relancer afin d’y aider la situation de l’emploi.
Le projet était tellement important que le Fonds de solidarité
de la Fédération des travailleurs du Québec
(FTQ) est devenu le principal actionnaire en investissant 50 % de
l’argent nécessaire au projet . Le reste étant
avancé par les autres intervenants, soit le gouvernement
du Québec, celui du Canada, la Société générale
de financement (SGF) et le gestionnaire des travaux lui-même,
la fameuse compagnie Tembec qui, semble-t-il, a autant de «
facilité » à mener des projets d’envergure
qu’à gérer la forêt qui lui est confiée.
Le budget total passe progressivement de 465 millions $ en
2001 à 493 millions $ en 2002 et à 693 millions $
en 2003. Bref, c’est l’escalade des coûts qui,
à terme, mènera à l’abandon pur et simple
du projet lequel, en janvier 2004, est placé sous la protection
de La Loi sur les arrangements avec les créanciers. À
cette date, « les partenaires avaient alors engagé
372 millions $ dans l'aventure, dont 60 millions $ répartis
entre les entrepreneurs et les fournisseurs. La différence
de 312 millions $ vient de la contribution directe des gouvernements
du Québec (97 millions $) et fédéral (51
millions $), de la SGF (35 millions $ plus 6 millions $
en cautionnement), de Tembec (35 millions $ plus 6 millions $
en cautionnement) et du Fonds de solidarité (70 millions $
plus 12 millions $ en cautionnement). » Bref, à
part le gouvernement du Québec, c’est la FTQ, par le
biais du Fonds de solidarité, qui a investi le plus. Notons
au passage que Tembec, le principal bénéficiaire du
projet, figure parmi ceux qui ont le moins contribué.
Mais les choses ne sont pas allées comme prévu. Les
dépassements (293 millions $) deviennent astronomiques
et la société Raymond Chabot Grant Thornton, qui va
se pencher sur les causes de ce désastre, va écorcher
au passage tout autant la compagnie Tembec, le maître d’œuvre
du projet, que la FTQ qui a régné sur le chantier,
selon la compagnie, « comme dieu et maître »,
occasionnant par le fait même les fameux dépassements
de coûts qui ont fini par avoir raison de ce projet de relance.
Bizarre, non?
J’aimerais bien que l’un ou l’une d’entre
vous me dise à partir de quelle heure, au Québec,
le mouvement ouvrier a commencé à imposer ses façons
de faire au patronat. Non, parce que, quand on regarde la ville
de Montréal – avec l’aide de ses arbitres –,
les manufactures nauséabondes du quartier Villeray –
entre autres –, les grévistes asservis au Conseil des
services essentiels et des lois spéciales tant provinciales
que fédérales, on se demande forcément depuis
quand ce sont les travailleurs qui « runnent
le show ». Dans les faits, à chaque fois que quelque
chose ne fait pas son affaire, le patronat ne se gêne pas
pour utiliser les nombreux moyens mis à sa disposition pour
ramener les pauvres, les démunis, les asservis dans le droit
chemin. N’est-ce pas extraordinaire que ce soit dans le seul
cas de la Gaspésia où les possédants se sont
écrasés devant l’omnipotence des plus faibles?
S’il faut en croire le discours dominant, la FTQ –
qui fut le second investisseur en importance, après le gouvernement
du Québec, avec beaucoup moins de moyens que lui –
n’a trouvé rien de mieux pour faire fructifier son
pactole que de saboter la reprise de l’usine de Chandler.
J’ai déjà entendu parler de gouvernements qui
jettent leur argent par les fenêtres, fussent-elles sous-marines,
et même de sociétés de télécommunications
où tout « cloche ». Mais de syndicats
tout autant infoutus, jamais.
Quoi qu’il en soit, il convient, dans la conjoncture actuelle,
de faire de la FTQ le responsable exclusif de l’échec
de la relance de la Gaspésia, bien que cette relance ait
été placée sous l’égide de deux
paliers de gouvernement et qu’elle ait été confiée
à une multinationale forestière, acquise – ou
vendue, il n’y a guère de différence –
au néo-libéralisme censé régler tous
les problèmes.
Évidemment, à chaque fois que ce libéralisme
– fût-il nouveau – s’écrase lamentablement,
il faut impérativement imputer son impuissance à autrui.
Et qui y a-t-il, mis à part les travailleurs?
C’est drôle, quand même; lorsqu’il s’agit
d’écraser ces mêmes travailleurs, le capital
trouve toujours facilement les moyens… tout autant que les
prétextes, d’ailleurs.
Probablement que, dans le cas de la Gaspésia, les travailleurs
ont-ils pris le patronat en traître, lâchement et par
derrière.
Là on voit « les “unions” qu’ossa
donne »!
Ça sert juste à gaspiller l’argent des syndicats…
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