
Le monde straight
par Luc Asselin
Il y a des gens qui sont straight.
Évidemment, les gens sont straight à divers
degrés, mais mettons que le fait d’être straight
constitue rarement leur côté le plus avenant. Tout
bien considéré, le monde straight est plutôt
ennuyant, règle générale. Je crois que bien
peu d’entre nous connaissons du monde straight auprès
de qui on se paie une pinte de bon sang à chaque rencontre.
Les gens straight sont straight, un point c’est
tout!
Ce n’est peut-être pas de leur faute, mais ils sont
straight et c’est aux autres de vivre avec cette
condition, pour le meilleur et pour le pire.
D’ailleurs, c’est quoi, être straight?
Ce ne sont pas les interprétations qui manquent. Mais, à
vrai dire, il est toujours plus facile de donner des exemples, dans
de tels cas, que de présenter une définition nette
et concise. Cependant, au risque de me planter, je pense bien cerner
les gens straight en les décrivant comme étant
des individus qui font des choses straight, non pas par
goût, mais parce que ce genre de geste est attendu d’eux
en fonction des normes de comportement de la société
où ils vivent.
Il me semble d’ailleurs que cette définition éclaire
toute la problématique du monde straight d’un
jour nouveau. Ou à tout le moins qu’elle apporte une
nuance importante. Au fond, les gens straight, ça
n’existe pas. Il y a des personnes qui font des choses straight
et, en retour, ces gestes posés les identifient comme étant
des gens straight.
Comment reconnaître les gens straight sans nécessairement
se livrer à une analyse psychosociologique? C’est là
où l’exemple l’emporte sur la définition,
car, sur le plan de la reconnaissance sociale, il est plus facile
d’identifier des schèmes de comportement que des schèmes
de pensée.
Ainsi, les gens straight apprécient les jokes
de Mario Jean, entre autres humoristes endurcis. Ils aiment échanger
sur les différentes marques de filtres à piscine,
un sujet à chlore. Ils appuient généralement
et intégralement les politiques états-uniennes qui
consistent à faire accepter, par la force et sans tolérer
de rouspétance, les grands principes de liberté et
de démocratie.
Le monde straight vote libéral sans poser de questions,
y compris les pauvres. Car il existe des straight dans
toutes les couches sociales; et bien souvent les plus straight
sur le tas ne sont pas nécessairement les plus riches.
Ça, d’ailleurs, on se demande toujours un peu pourquoi.
Mais passons…
Les gens straight déplorent que l’économie
s’essouffle et voudraient que les gouvernements – c’est-à-dire
nous – volent à son secours à coups de subventions,
« mais sans se mêler de la business ».
En même temps, ils affirment que l’éducation,
la santé et les mesures sociales sont des dépenses
plus ou moins utiles, et qu’il faudrait par conséquent
les réduire au minimum, afin de ne pas encourager la dépendance
des gens à leur endroit.
Les gens straight se raccrochent bien souvent à
des valeurs anciennes, pour ne pas dire surannées, au nom
d’un passé idéalisé. Ils sont souvent
nostalgiques et, par conséquent, ont une mémoire défaillante
qui tend vers le rose à mesure que le temps passe.
Les gens straight aiment le mariage.
Or, se marier – à l’église de surcroît
–, c’est presque le summum du straight. En
fait, à peu près toutes les cérémonies
religieuses sont straight; ce n’est pas étonnant,
les Églises en général sont toutes très
straight elles-mêmes. Mais se marier, c’est
quelque chose de pas mal straight. Le genre grand mariage
avec de beaux vêtement loués; bref tout le monde habillé
comme les petites figurines fichées au sommet du gâteau
de mariage qui est en lui-même la quintessence du straight,
toutes catégories confondues. Je passe rapidement sur le
« gling-gling » de la coutellerie contre les
récipients ou du « clang-clang » des
conserves évidées sur le macadam… J’évite
de mentionner la jarretière et le bouquet, ou les autres
trucs de circonstance. J’ignore la danse des mariés
ou les tounes de la discothèque mobile (pardon, du « dîdjé »).
Bref, tous les rituels reliés au mariage sont pas mal straight.
Finalement, être straight, c’est peut-être
ça : un attachement exagéré envers le
rituel, fût-il vidé de tout son sens. Ou une itération
entêtée qui finit par perdre toute signification…
Mais cela demeure du domaine des conjectures. La seule certitude
que nous ayons concernant le monde straight, c’est
que les gens straight font des choses straight.
Peut-être sans raison valable, sinon parce que « ça
c’est toujours fait comme ça » et que les
gens straight ne se posent jamais de questions sur la valeur
intrinsèque des gestes qu’ils posent.
Le monde straight fait des affaires straight
– comme se marier –, un point c’est tout!
Maintenant que j’y pense, on dirait qu’il y a beaucoup
de monde straight chez les gays…
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