
Les lecteurs fidèles se souviendront d’une chronique
précédente rédigée alors que le scandale
des tortures perpétrées à la prison d’Abou-Ghraïb
venait tout juste d’éclater (« Sparte
accuse! », en mai dernier). Quant aux autres, certainement
plus nombreux hélas, je résume l’essentiel du
propos d’alors.
À l’époque, j’expliquais que, soumis
aux exigences implacables de la propagande, les États-Unis
n’auraient d’autre choix que de trouver des coupables
quant à cette honteuse affaire. Non pas tant pour punir ceux,
et celles, qui s’étaient livrés à des
actes de torture sur des prisonniers, mais pour punir les incompétents
qui s’étaient fait prendre – si j’ose dire
– la main dans le sac sur la tête.
Or voici qu’un de ces répréhensibles maladroits
vient d’écoper d’une punition. En effet, le soldat
de première classe Armin Cruz, 24 ans, originaire de Plano
au Texas a plaidé coupable aux accusations de « mauvais
traitements » infligés à des prisonniers
placés sous la garde de l’armée yankee.
Étant analyste pour une unité spécialisée
dans le renseignement, il n’avait même pas à
être présent aux interrogatoires. Alors de là
à participer aux tortures… Résultat, il a été
condamné à être radié de l’armée
(dishonourable discharge) et à purger une peine
de huit mois dans une prison quelconque, la sévérité
des conditions de détention n’étant pas spécifiée.
L’histoire ne précise pas non plus s’il s’agira
d’une prison militaire; dans son cas, il faut bien le dire,
ça ne fera guère de différence. En effet, qu’est-ce
qu’on parie que, de ses huit mois, il n’en purgera qu’une
infime fraction?
Cynique, dites-vous? Trop souvent, hélas, cynisme et réalisme
constituent les deux facettes de la même médaille...
militaire ou pas.

Cruz était le huitième accusé dans le dossier
d’Abou-Ghraïb et demeure le seul à date qui a
plaidé coupable. On peut se demander pourquoi un tel élan
de franchise étant donné que, dans son cas, les chefs
d’accusation ne sont ni plus ni moins bien documentés
que ceux des autres bourreaux. Pourquoi plaider coupable alors?
Pressé d’en finir? Ou n’est-ce pas plutôt
l’armée qui devait se hâter de faire un exemple?
En effet, connaissant l’extrême lenteur du processus
qui, bien que militaire, n’en demeure pas moins judiciaire,
il risquait fort de s’écouler des mois avant qu’un
tortionnaire soit condamné et qu’on puisse enfin commencer
à dire que justice ait été faite, plus ou moins
bien…
Mais maintenant, grâce à la bonne volonté du
soldat Cruz, il est désormais possible pour les autorités
yankee de mettre un ordre de grandeur sur la punition à être
infligée dans le cas où d’autres maladroits,
ou maladroites, seraient trouvés coupables. Vous admettrez
avec moi que huit mois de taule, probablement à sécurité
minimum, ce n’est pas cher payé pour des séquelles
physiologiques et psychologiques qui dureront probablement une vie
entière.
Bref, avec cette condamnation – qui n’en est pas vraiment
une – l’armée yankee se tire une épine
du pied. D’une part, elle restaure quelque peu son image et
tente de faire preuve d’un minimum de droiture. Ensuite, elle
établit les règles du jeu en matière de sanctions,
sans doute en prévision des procès de gens qui ont
commis des actes encore plus graves que ceux du soldat Cruz. Enfin,
elle rassure ses troupes sur le terrain lorsque des ordres leur
seront adressés afin de « recouvrir des renseignements
par les moyens appropriés ». Dans le pire des
cas, ils n’auront à subir qu’une peine réduite.
Il était important de faire avancer ce dossier. En effet,
si le soldat Cruz était le huitième accusé
en rapport avec cette abjecte affaire, il n’était pas
le dernier. Bien au contraire.
Selon le procureur de l’armée, 27 accusations
au total seront déposées, incluant un colonel qui
aurait « laissé faire ». D’autre
part, selon notre bon ami et protecteur Donald « mine réjouie
» Rumsfeld ce sont 45 personnes qui seront interpellées
dans ce dossier. Évidemment, il n’est nulle part question
de conspiration; on s’en tient à la version officielle
voulant que les tortures aient été la conséquence
de gestes isolés. Curieux, mais, dans mon esprit étroit,
lorsqu’on retrouve tant d’éléments «
isolés » en un seul endroit, c’est couru d’avance
qu’ils finissent par se toucher. Mais bon, je ne veux pas
faire ma mauvaise tête.
Bref, quelques personnes qui devront passer « au tordeur »
afin que le drapeau yankee en ressorte propre, propre, propre. Sauf
que le tordeur ne fera pas grand mal, bien au contraire. Après
tout, qui sait, une fois leur condamnation purgée, si les
bourreaux ne seront pas tous embauchés par Halliburton1?
Tout au moins ceux, et celles, qui accepteront d’être
« cruzifiés » pour la cause.
C’est à dire, au total… deux ou trois?
La vois-tu?
*

1 Halliburton
est une multinationale active dans le domaine énergétique,
entre autres, qui, directement ou par le biais d’une de ses
filiales (KBR), fournit un support logistique d’envergure
à l’armée yankee en Irak. Elle était,
il y a quelques années, dirigée par Richard « Dick »
Cheney, présentement vice-président des États-Unis,
considéré par plusieurs comme le véritable
décideur à la Maison-Blanche.
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