
Manifeste collusion
Pour
un Québec Lucien
par Normand Bastien
Encore une fois, on jurerait qu’il n’y a pas de hasard.
Voici qu’un groupe de citoyens exemplaires que l’on
dit de différentes allégeances politiques, bien que
de parfaite communion d’esprit, nous met en garde contre notre
imminente fossilisation républicaine!
Bien entendu, nous assurent ces personnalités responsables
et concernées, cette initiative privée et non partisane
ne vise qu’à lancer le débat. Le fait qu’ils
l’orientent aussi franchement n’est sans doute qu’un
signe de leur grande inquiétude. Même Lucien Bouchard
s’en fait pour l’avenir de ses fils, c’est vous
dire.
Vous pourrez mettre ça sur le compte de ma mauvaise foi,
mais je grince des dents chaque fois qu’un représentant
de l’élite nous raconte que son avenir dépend
des sacrifices du citoyen ordinaire, lequel devra se serrer la ceinture
s’il veut que ses enfants puissent se la serrer à leur
tour, pendant que le Québec deviendra plus grand que nature
en créant de la richesse à tout va, sans que personne
ne la sente passer ou presque, comme pendant les vingt dernières
années de développement fulgurant que nous avons connu
collectivement, mais pas tant que ça dans les poches du citoyen
ordinaire sur qui il incombe encore une fois de sauver la patrie,
et ce, qu’elle soit confédérée ou indépendante.
Amen.
À les voir tous si fiers, on dirait presque qu’ils
viennent d’inventer le néolibéralisme. Faut
le faire! La recette du bonheur selon la chambre de commerce, on
la connaît, merci.
On nous expliquera doctement que les Québécois, indécrottables
passéistes, sont pathologiquement accrochés aux mamelles
de l’État-providence, un style de gouvernance complètement
dépassé. Ce qu’il nous faut maintenant pour
affronter la mondialisation (dont certains des auteurs du manifeste
étaient les plus ardents défenseurs), c’est
un État moderne, léger et performant, essentiellement
voué à la croissance et à la productivité.
Il s’en trouvera même pour affirmer sans rire qu’il
s’agit là de propositions nouvelles et audacieuses...
Pitié!
N’empêche, même si les arguments qui démontent
ces vieilles doctrines sont aussi usés que les discours moralisateurs
de l’ancien premier ministre, ce manifeste tombe mauditement
à point. Et il devrait nous inquiéter.
Parce que le débat souhaité n’aura pas lieu,
sinon par le biais des médias et seulement dans les jours
qui suivront. Le tout sera emporté par l’ouragan perpétuel
de l’actualité. Mais le geste aura alors déjà
eu tout l’impact escompté, sinon peut-être pour
le Parti québécois.
À la limite, l’intervention de l’ancienne icône
du parti, Lucien Bouchard, pourrait servir le favori dans la course
à la chefferie, André Boisclair, qui nous semble son
héritier le plus naturel. Ce dernier a pour l’instant
réussi à éviter de commenter le manifeste.
En bon politicien, il voudra sans doute jauger ses appuis avant
de le faire. À l’inverse, et malgré la présence
du lucide Joseph Facal dans son équipe, un sursaut social-démocrate
du Parti québécois pourrait avantager Pauline Marois.
Mais si un sondage devait venir confirmer cette tendance, on peut
imaginer Tintin se découvrant une passion pour la justice
sociale... À suivre.
Pour le reste, ce manifeste est l’équivalent d’un
drapeau blanc brandi à l’intention des élites
des principaux partis politiques. Le message est clair: il y a consensus
entre nous! Et la réaction ne s’est pas fait attendre.
Jean Charest jubilait et Mario Dumont s’est dit prêt
à accueillir les 12 apôtres dans son parti. Même
Bernard «The Best» Landry, qui nous a rappelé
être social-démocrate, a applaudi en estimant d’abord
que le manifeste n’était ni de gauche ni de droite,
bien qu’il ait nuancé ses positions par la suite. Aujourd’hui,
à la radio,
se disant partager les craintes des signataires quant au déclin
démocratique... euh, démographique, Bernard Landry
a évalué que les Québécois devront produire
deux à trois fois plus qu'aujourd’hui s’ils veulent
maintenir leur train de vie.
Produire deux à trois fois plus. Rien que ça.
Le problème, c’est que tous les États du monde,
qu’ils soient ou non modernes, légers et performants,
prêchent la même bonne parole et le même culte
de la croissance et de la productivité. Résultat:
il nous faudra aussi doubler ou tripler la consommation, forcément,
avec l’impact considérable qu’on imagine sur
la pollution et l’exploitation des ressources.
Ce qui nous ramène à l’imposture initiale qui
se trouve encore et toujours à la base du discours productiviste.
S’il est une croyance à abattre entre toutes, c’est
celle de la croissance infinie dans un monde fini. Bien sûr,
on peut choisir de se réfugier dans la pensée magique
et de croire que la science et la technologie pourront résoudre
tous les problèmes environnementaux que ce choix de société
engendre inévitablement.
Non sans raison, on invoque le spectre du déclin démographique.
Mais cette conjoncture devrait plutôt ouvrir la réflexion
sur la décroissance, une idée qui peut sembler hérétique,
mais qui n’est, en réalité, qu’une idée
athée.
Je crains que Lucien Bouchard ait raison de s’en faire pour
l’avenir de ses enfants. Car ils ont beau se croire lucides,
nos apôtres sont complètement aveuglés par leur
foi.
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