
Photos:
CMAQ
Carré rouge
par Normand Bastien
La résurrection de l’espoir.
*
Parfois, je me demande pourquoi je m’obstine à lire
La Presse. Enfin, non. Pas vraiment. Mettons que je me
questionne sur ce qui me motive à le faire. Est-ce par besoin
d’information ou de provocation?
Bon, il y a des journalistes que j’aime et d’autres
moins, mais surtout, il y a ceux que j’aime détester.
Après tout, il n’y a rien de mieux pour conforter ses
positions que de lire celles de La Presse, au risque de
voir sa pression monter. J’imagine que rendu à un âge
avancé, on finit par éviter certains éditorialistes
pour ménager son coeur.
Mais là, ce n’est pas ça. Même qu’Alain
Dubuc m’a franchement mis de bonne humeur hier matin en disant:
«Couper à l’aide sociale pour alléger
le fardeau fiscal des mieux nantis? Ce serait de l’argent
sale. Non merci.» Mais ça doit être parce
que je suis cynique...
Quoique pour le cynisme – et c’est ce texte de La
Presse qui m’a fait voir rouge – je n’arrive
pas à la cheville d’Augustin Roy, l’ancien président
du Collège des médecins. S’exprimant au sujet
de la grève étudiante, il commence son texte ainsi:
«Il est difficile pour quelqu’un qui a vécu
durant la grande dépression des années trente et qui
se souvient des sacrifices que le tout le monde s’imposait
pour subsister, d’accepter les revendications, voire les exigences,
de ceux qui veulent s’accrocher toujours plus aux mamelles
de l’État».
Ah, bien sûr! Si on se compare à la grande dépression...
Tant qu’à faire, on pourrait aussi se comparer aux
pays où on meurt de faim, ou aux victimes du tsunami. C’est
vrai, tiens, les victimes du tsunami! Vous croyez peut-être
qu’elles n’auraient pas préféré
qu’on leur coupe les bourses plutôt que d’avoir
à se taper le tsunami?

Et le coup des mamelles de l’État... Quand même,
ça faisait longtemps qu’on ne nous l’avait pas
sorti. Quelle image subtile pour nous faire comprendre que le «social»,
c’est pour les téteux. Parce bien entendu, un «gagnant»
n’a pas besoin de l’État. C’est-à-dire
qu’il n’en a pas besoin pour lui personnellement, sauf
commandites, mais si c’est pour son entreprise, ça
change tout. On y va alors à pleine bouche. Accroché
aux mamelles de l’État vous dites?
«Malgré l’état pitoyable des finances
publiques, l’État est régulièrement assailli
par de nouvelles demandes. Les dernières en liste viennent
des étudiants. Comment ces futurs privilégiés
de la société, qui auront généralement
droit à des revenus plus élevés que la moyenne
des contribuables, sont-ils devenus des extrémistes aussi
radicaux? Comment ces jeunes en santé, qui ont l’avenir
devant eux, en sont-ils arrivés à commettre de pareils
esclandres?»
Traduit de l’élitelangue, ça donne à
peu près ceci: Comment en est-on arrivé à ce
que les jeunes des milieux aisés (car «en santé»
est une allusion à leur aisance financière; les pauvres
étant malades, c’est bien connu, et c’est un
médecin qui parle) ne comprennent plus de quel côté
leur pain est beurré? Comment peuvent-ils s’associer
aux pauvres alors qu’ils sont les futurs privilégiés
du système? C’est une erreur extrême et radicale.
Ils feraient mieux d’éviter les esclandres (se taire)
et d’attendre leur tour de passer à la caisse.
Quant à la référence à «l’état
pitoyable des finances publiques», c’est une formule
obligée pour tout discours élitiste (ou économiste,
si vous y voyez une différence), car on
ne le répétera jamais assez. À force, le
bon peuple finira bien par s’en convaincre.
«Bien sûr, les valeurs de mon époque ne
sont plus à la mode. L’abnégation, l’acceptation
de son sort, l’esprit de sacrifice, l’entraide, le partage,
l’espoir de jours meilleurs, la persévérance
qui ouvre les portes, tout cela est devenu vieux jeu et dépassé
pour une majorité.»
Traduction: Dans son temps, les gens connaissaient leur place dans
la hiérarchie sociale. Les pauvres savaient qu’ils
auraient la vie dure et ils l’acceptaient en silence. Et la
porte était toujours ouverte pour les débrouillards...
Monsieur Roy termine en disant que: «L’intérêt
public doit avoir préséance sur l’égoïsme
et la soif de pouvoir de quelques jeunes dirigés par quelques
agitateurs professionnels. Les gens de bonne foi et de bonne volonté
de chaque groupe doivent mettre fin à cette foire d’empoigne
qui ne fera que des perdants.»
Ici, la mauvaise foi l’emporte sur le gâtisme. Quel
égoïsme? Parlons plutôt du plus bel exemple de
solidarité et de cohésion sociale jamais vu au Québec.
Les étudiants savent très bien que les coupures n’affectent
qu’une minorité d’entre eux et pourtant, le nombre
de grévistes ne cesse de grandir.
«L’intérêt public doit avoir préséance»
nous sermonne monsieur Roy. Qu’il se rassure. Car, quoi qu’il
en dise, c’est bien ce à quoi on assiste.
À mon sens, la grève des étudiants est l’événement
le plus porteur d’espoir que le Québec ait connu depuis
longtemps. En fait, je n’ai jamais eu aussi confiance en l’avenir
du Québec que depuis la grève. C’est vous dire.
Et vous qui me pensiez cynique...
*

*
Parlant de cynisme, Le Devoir d’hier nous en avait
mis de côté une belle tranche juteuse en la forme d’un
billet de Denise
Bombardier.
Profitant du contexte pascal, madame Bombardier, toujours nostalgique
d’un temps et d’un ordre révolus, et qui s’entendrait
à merveille avec monsieur Roy, déplore la barbarie
de notre époque, aggravée par ce qu’elle perçoit
comme étant le nouveau mal québécois: «la
culture du désespoir». Ce qui expliquerait le
succès des Bougon, celui des humoristes et de toute cette
«pornographie culturelle», ainsi que notre
consternante ouverture à des idées impies comme l’euthanasie,
qui consiste à «faire mourir les gens par impatience,
cette forme tordue de l’angoisse». Mais surtout,
la culture du désespoir pourrait expliquer pourquoi nos élites
en viennent – horreur et damnation! – à s’identifier
à la plèbe.
«Serait-il possible que l’on souhaite le triomphe
du désespoir simplement parce que la perte de l’espérance
est une souffrance trop intolérable? En effet, on n’arrive
pas à croire que ces gens se déculpabilisent ainsi
de ne pas être des pauvres, des rejetés sociaux, des
marginaux, comme ces itinérants qui hantent nos rues, la
main tendue pour recevoir l’obole.»
Et quelle est cette perte d’espérance qui nous pousse
ainsi vers de tels abîmes moraux? Peu importe en réalité.
L’essentiel étant d’espérer un ailleurs
meilleur, et surtout, d’oublier l’ici et maintenant.
«Ne faut-il pas envier les chrétiens qui ont foi
en la Résurrection? Peu importe nos convictions, l’espérance
ne demeure-t-elle pas la voie la plus humaine pour assurer le triomphe
de la vie sur la mort?»
Tout à fait.
Et c’est pourquoi, revenant au sujet de départ, je
préfère placer mon espoir dans les vivants: dans ce
cas-ci les étudiants, toutes classes confondues.
J’espère aussi que les lamentations de nos deux déjà
spectres sont fondées, et que leur paradis sur Terre est
bel et bien perdu.
Ainsi soit-il.
*

|