
Premier ou rien
par Normand
Bastien
Franchement, je ne sais pas pour vous, mais les vacances m’ont
fait le plus grand bien.
Avant de partir, je l’avoue, je voyais le monde en gris.
Il me semblait que nous étions, collectivement, coincés
dans un système illogique et autodestructeur, mais possiblement
sans issue tant nous en sommes dépendants, collectivement
et individuellement.
La surproduction et la surconsommation, seules capables d’assurer
la croissance continue nécessaire à notre bien-être
ainsi qu’au bon fonctionnement du système permettant
ce bien-être, pouvaient sembler à l’esprit chagrin
que j’étais comme allant à l’encontre
du sens commun et en définitive, du bien commun.
En effet, comment fermer les yeux sur ses impacts négatifs
évidents; les pressions constantes sur l’environnement,
les ressources et les populations, dont l’accroissement de
la pauvreté se poursuit toujours, et même aux États-Unis,
où le nombre de pauvres atteint près de 36 millions,
soit 12,5% de la population.
Comment, en étant pleinement conscient des conséquences
néfastes de nos comportements et de notre mode de vie, peut-on
continuer comme si de rien n’était?
Non, ce n’est pas facile.
*
Heureusement, il existe de l’aide!
D’abord, la publicité. Comme soutien psychologique,
il serait difficile de faire mieux: elle est partout, même
sur vos vêtements! Où que vous soyez, quoi que vous
fassiez, il est plus que probable que la publicité soit dans
votre champ visuel ou auditif. Pour le consommateur, consentant
ou dubitatif, la publicité est comme une doudou, chaude et
rassurante, toujours présente. Elle nous rattache à
ce monde parfait, celui des publicités, où tout le
monde est beau, gentil et bien mis, et où le bonheur est
toujours à la portée de sa carte de crédit.
Mais surtout, la publicité nous aide à comprendre
que notre mode de vie est normal, sinon idéal, et qu’il
est tout à fait naturel de poursuivre nos rêves et
de satisfaire nos envies.
Ensuite, les médias. Qu’il s’agisse de médias
imprimés ou électroniques, la plupart doivent leur
prospérité, leur existence ou simplement leur survie
à l’apport essentiel des revenus publicitaires. Par
conséquent, pour avoir accès à l’information
véhiculée par les médias, le public doit se
soumettre à quantité de publicités non sollicitées.
Ce qui, à première vue, peut sembler comme une agression
se révèle, à la réflexion, d’un
secours inestimable. Tout bien considéré, si vous
deviez enlever toutes les publicités des journaux ou, par
exemple, du Téléjournal, il ne resterait
que catastrophes, guerres, prévisions météo
et autres mauvaises nouvelles. Si l’intro de Bernard Derome,
livrée sur un ton apocalyptique dont lui seul a le secret,
n’était pas suivie d’un chapelet de publicités
réconfortantes, nul doute que le devoir démocratique
de s’informer deviendrait par trop éprouvant.
De plus, même par leur contenu éditorial, les médias
nous aident dans la tâche toujours plus ardue de consommer
davantage. L’obsolescence planifiée des biens de consommation
ne suffit pas et il y a une limite à produire des biens qui
coûtent plus cher et durent moins longtemps. Il faut donc
multiplier l’offre. Comme il nous est difficile de se tenir
au fait des nouveautés, étant donné le rythme
vivifiant de nos vies modernes, les médias nous font découvrir
une multitude de nouveaux produits et services qui nous permettent
de mettre l’épaule à la roue et d’appuyer
la croissance qui seule rend possible la réalisation de nos
moi profonds. D’ailleurs, on vient tout juste de
lancer un nouveau magazine entièrement dédié
à la consommation: Lou Lou, ma copine qui magasine.
Le nouveau magazine du shopping!
Extrait d’un article
sur Cyberpresse:
Les magazines Shopping
Clin d’oeil, Wish et Fashion Shops viennent
d’atterrir dans les kiosques et Lou Lou en fera autant,
le 28 août. Les magazines de shopping ont fait un malheur
au Japon et en France. Le tirage américain de Lucky
a bondi, en deux ans, de 400 000 exemplaires à un million,
selon Lise Ravary, qui reconnaît s’en être inspirée.
Lou Lou a par contre
profité «du plus important programme de recherche»,
selon l’éditrice. C’est un «magazine
différent» qui a nécessité des «investissements
de plusieurs millions». (...)
«Le marché
des femmes de 18 à 35 ans est mal desservi», selon
Lise Ravary. Lou Lou a pour mission de tester et de proposer
les produits qu’il faut avoir dans ses placards. Comme une
amie, pour aider celle qui manque de temps pour suivre la mode.
Rogers a multiplié
les achats de tablettes, près des caisses des magasins, et
lancé une campagne de marketing direct. Lou Lou
peut alerter les abonnés du cellulaire de ses trouvailles.
*
Non, on n’arrête pas
le progrès!
Comme on le voit, on peut compter sur la publicité et les
médias. Mais il ne faudrait pas oublier les livres, et surtout
ceux axés sur la «croissance personnelle», qui
ne cessent de nous proposer de nouvelles méthodes et techniques
pour, au choix, mieux profiter du système ou, au contraire,
s’en détacher.
Une publicité parue dans Le Devoir d’hier
(F5), nous offre de «Lire pour réussir». Quelques
titres:
Dans la tête
du client
Appliqués au marketing, les plus récents
progrès des neurosciences ouvrent des voies inédites
pour anticiper les comportements des consommateurs.
Réseautage
d’affaires: mode de vie
Au travail, en affaires, autour d’une
table, au golf... Découvrez les trucs d’une pro pour
multiplier vos contacts en toute occasion.
La course
Les cadres talentueux gravissent les échelons,
et vite! Voyez comment et pourquoi dans cet essai percutant sur
la course à la performance.
*
Autre facteur bénéfique, mais trop souvent ignoré,
la pression sociale joue aussi un rôle significatif par l’établissement
de (bien nommés) garde-fous au-delà desquels aucun
individu normal ne voudra s’aventurer. Mais pour le reste,
si tout le monde le fait...
En dernier recours, il existe aussi toute une panoplie de médicaments
qui peuvent nous aider à mieux vivre. Il faut le reconnaître,
certaines formes d’aliénations sont inévitables.
C’est que, malgré toutes ses qualités, notre
système économique, sainement basé sur la compétitivité
et la productivité, pourra sembler insoutenable aux individus
les moins robustes, à qui il n’offre que peu d’alternatives
sinon l’exclusion ou l’indigence. Malheureusement, ces
médicaments sont souvent chers ou difficilement accessibles,
mais l’espoir est permis. La preuve: plus tôt cet été,
en Angleterre, on a décelé du Prozac
dans l’eau potable!
*
Mais rassurez-vous, dans la plupart des cas, il n’est nul
besoin de mesures aussi extrêmes.
Pour ma part, ce qui m’a permis de renouer avec la santé
mentale c’est l’effet combiné des médias,
de la publicité et, inespérément, des Jeux
olympiques!
Grâce à toute cette emphase sur les médailles,
j’ai enfin compris l’importance d’être le
meilleur, sinon de le désirer, ou à tout le moins
de le rêver.
Parce que le deuxième est le premier des perdants.
C’est pourtant si simple!
*
Sois première ou ne sois rien
Les images qui suivent sont tirées d’une récente
campagne de publicité réalisée pour le compte
d’une multinationale de la chaussure sportive et autres produits
dérivés.

Voilà qui a le mérite d’être clair, et
je ne parle pas des photos.
Merci la pub!
*
Mais le «clou» de ma rémission, si je puis me
permettre, je le dois à un texte de l’uberéditorialiste
de Gesca, Alain Dubuc. –
La Presse, 21 août 2004

*
Allez, je vous laisse.
Bon shopping, gang de winners!
;-)
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