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La vois-tu?


La ville de Sparte dans la Grèce antique avait la réputation d’être extrêmement belliqueuse. Ses seules valeurs s’inspiraient des arts martiaux – dans le sens le plus large du terme – et on y promouvait les valeurs viriles rattachées au maniement des armes. Les mythes fondateurs de sa culture qui étaient imposés aux jeunes Spartiates nous sont parvenus à peu près intacts.

Le plus connu est l’histoire du jeune garçon qui avait volé de quoi manger. En effet, pour aguerrir les enfants, tout au moins ceux de sexe masculin, on les nourrissait peu afin qu’ils développent une certaine débrouillardise et qu’ils s’endurcissent. Le métier de hoplite, n’est-ce pas, n’était pas de tout repos. Notons toutefois en passant qu’il ne s’agissait pas à proprement parler d’un métier puisque tous les citoyens dits libres – oui, l’idée de liberté était déjà galvaudée à cette époque lointaine – devaient se mettre au service armé de la cité en cas de guerre; une sorte de milice permanente.

Ça ne vous rappelle rien?

Je poursuis…

Bref, le jeune garçon en question fut pris alors qu’il volait de la nourriture. Ramené à son école par la personne qu’il avait tenté de détrousser, il fut sévèrement sanctionné. Remarquez bien, explique la morale de cette histoire qui l’est nettement moins, qu’on avait fait un exemple du jeune garçon non pas parce qu’il avait volé, ses instructeurs n’ayant cure de ses menus larcins, mais parce qu’il s’était fait prendre. Donc qu’il avait démontré son manque de savoir-faire et qu’il avait ainsi indirectement humilié ses maîtres.

Les Spartiates ne rigolaient pas avec les demi-sels à cette époque.

Toujours pas d’idée?

Top! le temps est écoulé!

Dernièrement, il a été démontré à la face du monde la véritable nature de la démocratie, de la liberté et du respect de la personne made in U.S.A. Les endroits où sont gardés les prisonniers de guerre irakiens, les anciennes geôles où Saddam Hussein enfermait ses ennemis politiques, servent maintenant de salles de torture aux fins de l’armée yankee. Dans le langage euphémique officiel, il n’est pas question bien entendu de « tortures » mais seulement de « mauvais traitements ». On tente ainsi de nous faire oublier que la première catégorie entre effectivement dans la seconde. On néglige aussi de préciser pour quelle raison, autre que le simple plaisir de la chose, on « maltraite » de simples exécutants qui n’ont jamais été bien près des cercles du pouvoir de l’ancienne dictature.

Car au fond, si les États-Unis ne sont pas allés en Irak détruire des armes de destruction massive qui n’existaient pas, s’ils n’y sont pas allés pour mettre au pouvoir un gouvernement librement élu par les Irakiens eux-mêmes, ils n’y sont pas allés non plus, apparemment, pour assurer le respect de la personne et de ses droits fondamentaux.

Mais tout ça, on le savait déjà.

Non, ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est l’indignation qui court au Pentagone et à la Maison Blanche comme un frisson suspect. Ces « mauvais traitements » sont condamnés et décriés avec la dernière des énergies depuis le salon ovale jusqu’au pupitre derrière lequel Donald Rumsfeld aime bien se percher d’ordinaire pour se péter les bretelles. Et, comme de bien entendu, personne n’était au courant de rien, sinon une demi-douzaine d’officiers et plusieurs hommes de troupe, dont quelques femmes, qui ont totalement outrepassé les bornes de la plus élémentaire humanité.

Veut-on maintenant nous faire croire qu’un système de torture aussi répandu a été le fait de quelques illuminés qui ont passé trop de temps au soleil du Moyen-Orient? Veut-on nous faire croire que ces pratiques répandues à l’échelle d’au moins une prison se sont déroulées si longtemps sans que personne ne soit au courant?

Bien sûr!, affirment en chœur les défenseurs de l’une des pires machines de guerre depuis l’époque des Spartiates. À preuve, n’est-ce pas, c’est que les officiers responsables seront sévèrement blâmés et qu’ils seront peut-être même chassés de l’armée afin de faire un exemple.

Oui, évidemment…

Mais un exemple de quoi, au juste? De ce qui arrive à ceux qui se font prendre?

La vois-tu?

*

Kirk Douglas dans Spartacus, 1960, un film de Stanley Kubrick

9 mai 2004 • Page 1/4