Jour 7
Comme il est de circonstance lorsque se termine une expérience
aussi révolutionnaire, il faut nécessairement faire
la synthèse des connaissances acquises en cours de processus.
En effet, quelles sont les inférences et déductions
que j’ai pu tirer de cette semaine anti-télévision?
Plutôt que d’astreindre le lecteur à une fastidieuse
lecture de toutes les observations relevées au cours de cette
recherche d’un caractère somme toute assez particulier,
j’ai pensé qu’il serait préférable,
pour en faciliter la compréhension, de les regrouper au sein
d’un modèle théorique clair et simple. Il s’agit,
dans les faits, d’une structure symétrique où
on remarque que les premières étapes du retrait télévisuel
sont en quelque sorte « compensées »
par les dernières en une sorte de rééquilibrage
typiquement systémique. Le fruit des mes observations fera
probablement, dans un avenir prochain, l’objet d’un
article que je présenterai à l’une ou l’autre
des revues savantes suivantes : The Quebec Journal of Psychology,
The Journal of Psychology in Quebec ou le Psychological
Journal of Quebec, toutes d’excellentes revues de psychologie
qui représentent chacune un fleuron de la science telle qu’elle
est pratiquée dans notre langue, dont nous sommes tous si
fiers par ailleurs.
En résumé, voici quelles sont les six étapes
du retrait télévisuel, telles que révélées
au fil de la semaine que je viens de passer :
1) hyperactivité;
2) hypersensibilité et culte de la personnalité;
3) ludisme et constructivisme;
4) perte mémorielle et déconstructivisme;
5) exacerbation de la créativité et délire
mystique;
6) apathie.
À nouveau, j’invite le lecteur à remarquer
qu’aux trois premières étapes répondent
les trois dernières de manière rigoureusement symétrique.
C’est-à-dire qu’à la première étape
(hyperactivité), par exemple, répond très exactement
la sixième (apathie); qu’à la seconde correspond
la cinquième; et que la troisième possède son
opposé en la quatrième.
Revoyons-les séparément.
*
Hyperactivité et apathie
On se souviendra des débordements d’activité
auxquels le Jour 1 a donné lieu, au moment où la coupure
d’avec l’univers hertzien était encore fraîche.
Visiblement, à ce moment, le sujet tente de compenser sa
perte en occupant son corps et son esprit le plus possible afin
de s’affranchir de – ou d’atténuer –
son sentiment de perte. Il lui faut visiblement occuper ses heures
dans un débordement de tâches et de loisirs, tendant
même à surcompenser largement, comme si aucun succédané
ne pouvait véritablement combler le vide qu’il ressent.
À l’opposé, le Jour 6 met en scène un
sujet qui, certes, continue d’afficher un net dynamisme. Mais
sa dépendance envers des stimulants – ici le café
– démontre clairement qu’il est entré
dans une phase apathique. Notons que cette phase, en soi, n’est
peut-être qu’indirectement liée au retrait télévisuel.
En effet, cette phase apathique qui survient au terme de l’expérience
n’est peut-être qu’une réponse psychosomatique
normale en réaction à un trop grand stress.
*
Hypersensibilité et exacerbation
de la créativité
Afin, sans doute, d’atténuer les effets d’une
grave crise identitaire qui frappe le sujet au moment où
se confirme la fin de l’écoute télévisuelle,
il semble visiblement se lancer dans une recherche du culte de la
personnalité auprès de personnes connues, que ce soit
sur le plan individuel ou sociétal. Ce besoin de s’identifier
par procuration découle visiblement d’une sensibilité
exacerbée par l’état d’incertitude où
se trouve plongé le sujet. En effet, il faut comprendre que,
son référent principal étant supprimé
brusquement et irrémédiablement, le sujet entre dès
lors dans une phase de déséquilibre affectif ayant
pour effet d’hypertrophier sa sensibilité. À
l’inverse, au Jour 5, c’est le contraire qui se produit.
Le sujet cesse d’être hautement réceptif aux
influences d’autrui (donc fin du culte de la personnalité)
et préfère dès ce moment affirmer sa propre
identité par le biais de réalisations hautement créatives.
Il faut cependant relativiser la réaction du sujet, car il
semble alors que le culte de la personnalité qu’il
nourrissait auparavant se métamorphose en une forme bénigne
de délire mystique.
*
Constructivisme et déconstructivisme
Le Jour 3 voit apparaître, toujours en guise de compensation
pour l’absence de l’aspect divertissant de la télévision,
une dimension ludique très intéressante. En effet,
le sujet est visiblement fasciné par la notion de jeu et
s’y adonne avec entrain et passion. Cependant, cette dimension
ne se contente pas de s’exprimer par les vecteurs passifs
habituels, tels le sport, les jeux de société ou d’autres
activités superflues, comme écouter une émission
de Denise Bombardier. Le sujet, au contraire, approche la dimension
ludique de manière active. Il crée ses propres jeux
afin de les partager avec son entourage. Outre que cela démontre
la fin du repli sur soi caractéristique de la dépendance
télévisuelle (cocooning), le phénomène
indique clairement que le sujet désire appréhender
son monde. En effet, son attitude ludique cherche en même
temps à donner un sens précis à l’univers
qui l’entoure en déchiffrant les divers codes mis en
place par les systèmes symboliques existants. Il semble cependant,
que cette approche très saine soit immédiatement contrée
par son effet inverse, ce qui semble nous mettre en présence
ici d’un effet d’action-réaction classique. Le
stade de constructivisme est neutralisé en quelque sorte
par un stade de déconstructivisme où le sujet semble
perdre le contact avec son monde et est en plus affligé de
crises d’amnésie caractéristiques du schéma
habituel de traumatisme émotif.
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Conclusion
En conclusion, si les effets à court terme du retrait télévisuel
peuvent sembler négatifs par moments, il ne faut pas négliger
de considérer ces effets dans la plus longue durée.
Ainsi, le sujet semble déjà avoir développé
un sens plus critique quant à sa réalité immédiate.
De même, il a développé très rapidement
une étonnante résilience devant le harcèlement
publicitaire. Enfin, la mise à l’épreuve de
ses construits émotifs a permis à ceux-ci de se renforcer
au point où la personnalité du sujet s’est affermie
et où son désir de remettre en question les systèmes
symboliques a crû en proportion.
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