Jour 6
C’est que ça file, le temps; ça file.
Voici déjà que ma semaine anti-télé
achève, et il me semble qu’elle vient tout juste de
commencer. Moi qui appréhendais le pire au cours de ces journées
fatidiques (vertige, incontinence, hallucinations, boulimie et anorexie),
je trouve au contraire que j’ai toujours bon pied bon œil.
Certes, mon entourage m’a trouvé un peu hyperactif
lorsque cette expérience a commencé, et je dois admettre
que je ne lui en veux pas.
Il est vrai que, pour combler les heures de loisir que me laissait
tout ce temps où je laissais le téléviseur
éteint, j’ai déployé une activité
à faire pâlir la fourmi la plus stakhanoviste. Mais
il ne s’agissait là que d’une simple période
d’adaptation. Depuis, facilement revenu de mes excès,
il m’a été très facile de prendre, comme
disent les anglo-saxons qu’ils soient d’outre-atlantique
ou non, « le temps de sentir les roses »,
ce qui est une adaptation de notre très français carpe
diem.
J’en veux pour preuve ce matin.
Le samedi, pour moi est un jour spécial. Qu’importe
la semaine que j’ai pu avoir, ou qui peut s’annoncer,
le samedi est, pour moi, une oasis dans la fébrilité
ambiante. Il s’agit d’une période de vingt-quatre
heures que je me consacre aux dépens du reste de l’Univers.
Par exemple, je me lève relativement tôt afin de pouvoir
justement goûter ce jour-là à son maximum. Je
me prépare un petit-déjeuner léger qui comprend,
on s’en doute, une dose idoine de café bien corsé.
Auparavant, je m’installais devant la télévision
et je regardais les dessins animés, comme je l’ai toujours
fait depuis que je suis en âge d’activer ce genre d’appareil.
Les automatismes sont relativement difficiles à briser.
Ce matin, donc, rien de changé à ma routine. Mais
voici que, au moment de brandir la télécommande, je
me souviens tout à coup que je ne dois pas regarder la télévision,
le samedi moins que tout autre jour. Involontairement, ma main s’écarte
au moment où j’allais appuyer sur le bouton infernal.
Mais le geste est trop brusque et, patatras!, je renverse mon café
dont quelques gouttes giclent sur le mur.
En temps normal, j’aurais pris une guenille – en pestant
contre ma maladresse – et j’aurais prestement essuyé
le dégât. Mais, me souvins-je fort opportunément,
ceci n’était pas un temps normal. Je n’étais
plus le pauvre hère prisonnier de son tube cathodique. Bien
au contraire, j’étais devenu un nouvel homme affranchi
des asservissements modernes. Pourquoi, alors, me contenter de répandre
le liquide davantage sur le mur en espérant que la majeure
partie soit absorbée par un torchon à la propreté
douteuse? « Foin de ces demi-mesures! », m’exclamai-je.
Il était temps de faire ce qu’il convenait que l’on
fît. Et ce « on » ne devait m’exclure
à aucun prix.
Ainsi aiguillonné, mon ardeur ne prit pas goût de
tinette et je m’en fus acheter ce qu’il fallait pour
repeindre non seulement le mur outragé par ma propre gaucherie,
mais également toute la pièce qui, il faut bien le
dire, dans ces logements aux aires semi-ouvertes, présentait
une assez vaste surface de murs.
Quoi qu’il en fût, je m’attelai à la tâche
et, ce soir, goûtant un repos bien mérité, je
puis en profiter pour admirer mon œuvre tout en écrivant
: un salon-cuisine-couloir fraîchement repeint exhalant l’odeur
du propre, du neuf et de la plus totale indépendance devant
l’esclavage télévisuel.
En fait, tandis que je contemple le résultat du labeur de
ma journée de congé, je ne puis m’empêcher
de remercier le ciel. En effet, si l’incident s’était
produit pendant ma période hyperactive, nul doute que je
fusse tombé dans l’exagération et que j’aurais
repeint également la chambre-bureau et – pourquoi pas?
– la salle de bains.
Vraiment, je l’ai échappé belle.
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