Jour 5
Admettons que j’en vienne à me passer définitivement
de télévision. J’imagine déjà
les sceptiques d’ici, qui sourient en coin en songeant que
ce ne doit pas être la première fois qu’ils entendent
pareille résolution, laquelle ira certainement rejoindre
toutes celles qu’on leur a exprimées les soirs de Saint-Sylvestre
(la veille du jour de l’an – et pourtant je ne suis
pas Français) dans les oubliettes de l’histoire. À
ceux-là, je veux souligner que, au fil des années,
j’ai arrêté de prendre du pot, de la drogue,
du tabac, de l’alcool, de la bière et du vin, et de
manger des cochonneries. Sans compter que j’ai entrepris de
faire du sport, que je surveille mon alimentation, que je lave ma
vaisselle à tous les soirs et que je fais mon ménage
une fois par semaine. Bref, je sais faire preuve de volonté
lorsque l’heure de me prendre en main sonne.
Mais la question demeure. Que faire d’un poste de télévision
qui ne sert plus? En effet, si le meuble n’était pas
si encombrant – dans tous les sens du mot et de toutes les
manières –, je pourrais toujours m’en servir
comme presse-papier, escabeau ou table à café. Mais
voilà, je suis affligé d’une de ces vieilleries
qui date de bien avant l’ère de la miniaturisation.
Aussi, pour peu que ladite vieillerie devienne inutile ou redondante
dans mon décor, il me faudra soit m’en débarrasser
soit m’en accommoder d’une façon ou de l’autre.
M’en débarrasser demeure une solution de facilité
à laquelle j’hésite à souscrire. En effet,
encore faut-il savoir comment. Je serais bien mal venu d’en
faire cadeau à quelqu’un, pour les raisons de grand
âge que j’ai abordées un peu plus tôt.
Qui pourrait bien vouloir de ce cadeau empoisonné de nos
jours? En ce XXIe siècle d’écrans plats, de
téléviseurs haute définition et de compression
numérique à outrance, j’aurais fort à
faire pour trouver preneur. En effet, l’objet se trouve à
une de ces jonctions historiques qui le rend assez peu désirable
aux yeux des téléphages et pas encore valable aux
yeux des muséologues. Bien entendu, je pourrais tout simplement
aller le perdre dans la nature, mais ma conscience écologique
se rebelle devant un acte aussi répréhensible. Peut-être
pourrais-je laisser le service de la voirie s’occuper dudit
poste de télévision. Mais, dans le fond, je ne ferais
qu’introduire un intermédiaire dans le rejet vers l’environnement
d’un appareil qui lui serait nocif. Au demeurant, la ville
dépêcherait de surcroît un camion pour aller
porter mon poste à la décharge, ce qui entraînerait
une augmentation des gaz à effet de serre.
Et puis songeons un peu, s’il fallait que mon exemple soit
suivi par une large frange de la société, il faudrait
absolument trouver une manière écologique de recycler
une pléthore de téléviseurs sans risquer d’empoisonner
l’eau, l’air et la terre du même coup.
Comme vous le savez, j’ai présentement amplement de
temps pour songer à quantité de solutions. C’est
dans ma nature; je préfère songer aux solutions plutôt
que de penser aux problèmes. Or, celle-ci m’a été
apportée par un de mes amis, lequel, fort industrieux vous
en conviendrez, avait reconverti un ancien meuble de télévision
en étagère afin d’y conserver ses disques compacts.
Quelle idée brillante! Mais la voilà, la réponse!
Il suffit de modifier légèrement la vocation de l’appareil,
en mettant à contribution ses qualités de base (largeur,
profondeur, taille de l’écran, étanchéité,
etc.) afin de lui conférer un tout nouvel usage. Et il n’est
pas nécessaire de se confiner au principe de l’étagère,
non plus.
Mes recherches m’ont permis de constater une diversité
particulièrement touchante dans les projets mis de l’avant
par certains. Par exemple, cette jeune dame qui a converti un ancien
téléviseur à écran de 30 cm en un support
pour son bocal à poissons. Il lui a suffi de rendre la partie
supérieure de l’appareil amovible avec des charnières
et d’y intégrer une lumière à diode afin
de ne pas faire cuire ses amis aquatiques à petit feu. Un
monsieur a, quant à lui, transformé son énorme
téléviseur en théâtre de marionnettes
où il adapte des textes classiques. La scène de la
poupée dans Les misérables devient dès
lors une mise en abyme particulièrement troublante.
Pour ma part, j’ai déniché chez un antiquaire,
monseigneur Turcotte, une ravissante statuette de la Sainte Vierge.
À l’aide de vieilles lumières de Noël,
de papier mâché peint à la gouache et d’anciennes
poupées de G.I. Joe, j’entends créer un diorama
de l’apparition de Fatima. Sans doute, comme moi, les témoins
de la chose, une fois que mon projet sera complété,
seront-ils tentés de murmurer : « Pauvre
Canada… »
Mais j’entends également vos objections. C’est
bien beau tous ces projets qui titillent notre fibre de bricoleur,
mais que faire des composantes qui emplissent l’appareil et
dont il faudra se défaire? Bien évidemment, pensez-vous,
cela ne fait que déplacer le problème environnemental
mentionné tout à l’heure. Eh bien non. Car,
voyez-vous, je connais une charmante jeune personne de mon âge
qui se spécialise dans la confection de bijoux très
astucieux et tout à fait ravissants. Elle est surtout versée
dans l’assemblage de broches, mais peut également créer
des pendentifs, des boucles d’oreilles, etc. Elle utilise
pour ce faire tout ce que la technologie moderne met à sa
disposition : processeurs, rouages d’horloge, transistors,
circuits intégrés et tutti quanti. Ainsi, mon téléviseur
pourra-t-il connaître une seconde vie.
La première utile…
*
Mise au point
Contrairement à ce que de persistantes,
et récentes, rumeurs ont voulu laisser entendre, je tiens
à préciser que les affirmations voulant que j’aie
visité le Salon des vins ne sont pas fondées. Je puis
affirmer aujourd’hui en toute vérité que je
ne n’ai aucun souvenir d’y être allé hier
soir.
Pas plus que quelque autre souvenir non plus,
d’ailleurs.
*
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