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Une semaine sans télé


Jour 4

par Pitchounette
en l’absence de Luc Asselin

Incroyable, mais vrai! Il approche minuit et Luc n’est toujours pas rentré. Résultat, je dois me taper son journal d’aujourd’hui. Vous admettrez avec moi que ce n’est pas le travail d’un chat que d’écrire à la place de son maître – et je n’emploie ce dernier terme que par convention; je tiens à le souligner –, même si, dans cette maison, il ne se passe pas grand-chose si je ne le fais pas moi-même. Je n’arrive d’ailleurs pas à comprendre pourquoi les humains nous considèrent paresseux. Savent-ils seulement ce que nous faisons, nous, tandis qu’ils dorment, eux? Bien sûr que non. N’empêche, travailler à l’ordinateur, ce n’est pas mon fort. Il y a bien la souris. Mais quel goût!… Décidément, la bouffe chimique, c’est imbuvable; si j’ose dire. De toute façon, rien n’est aussi bon que ce qu’on tue soi-même.

Bref, Luc est sorti tout à l’heure « pour aller au Salon des vins » et il n’est pas encore couché alors qu’il fait noir. Une première cette semaine, tandis qu’il s’entête à vivre sans télévision. Quand je dis qu’il n’est pas couché, remarquez bien, je veux dire qu’il n’est pas couché dans son lit. Dieu sait où il a pu tomber, dans tous les sens du terme, au sortir de sa « dégustation ».

Enfin, ce ne sont pas mes oignons.

Toujours est-il que j’ai pensé profiter de l’occasion afin de vous faire partager mes vues sur la question du sevrage anti-télévisuel. Il vous faut comprendre que ma nature de chat est ce qu’elle est, et rien de plus. Elle n’est rien de moins, par ailleurs, et, personnellement, je trouve que je suis très bien comme ça. Or justement, la télévision, quant à moi, ce n’est pas si mauvais.

J’aimais bien, pendant que Luc écoutait une émission, me glisser contre lui et me pelotonner au chaud afin de reposer mes yeux, lesquels, c’est bien connu chez un chat, ont une meilleure acuité que chez les humains. Qui dit meilleure acuité dit effort supplémentaire. Et donc il faut les reposer plus souvent. C’est normal. Et les gens confondent cela avec de la flemme. Que voulez-vous, il y a un manque de communication inter-espèces flagrant. Hélas, trop souvent ce sont les animaux qui en font les frais. Mais bon, je digresse…

Par ailleurs, la télévision avait un autre avantage manifeste. Tandis qu’il était subjugué par sa boîte à images, j’avais littéralement, pendant des soirées entières, le logis à moi seule (eh oui, je suis une fille). Je pouvais ainsi explorer tout à loisir sans craindre de me faire marcher sur les pattes ou de me faire interpeller comme un chien.

Il y en a qui aiment; pas moi.

Sans compter que, depuis qu’il a cessé de se laisser hypnotiser par le petit écran, il n’y a plus moyen d’être tranquille. Vous connaissez l’expression « être comme une queue de veau »? Non, vous ne savez pas ce que ça veut dire avant de l’avoir vu, lui, depuis quatre jours. Je ne sais pas si la poussière retombera éventuellement après avoir été agitée autant. Quel tourbillon! Comprenez-moi : c’est bien joli être actif mais, à mon sens, plus de cinq heures par jour, ça devient du surmenage. Heureusement qu’il se couche tôt, sinon je n’arriverais plus à fermer l’œil. Strictement pour le reposer, entendons-nous bien.

Bref, vous pouvez comprendre à quel point ma vie est chamboulée par cette initiative discutable. Tout comme vous arriverez à concevoir combien il me tarde que cette expérience se termine, de sorte que je puisse reprendre la place qui me revient de droit dans cette maison : celle de chef. Pour l’heure, je ne sais plus à quel saint me vouer – saint Félix, je suppose – et j’espère avec une impatience mal dissimulée, à chaque fois qu’il passe près de l’appareil, que sa volonté flanche et que nous retombions dans nos bonnes vieilles habitudes; le plus tôt étant le mieux.

À quoi sert, dans les faits, de chambouler ce que nous savons très bien être immuable et inévitable? Il s’agit, au mieux, de jeux qui ne sont plus de notre âge. Sans se considérer vieille, on peut tout de même demeurer attachée à maintenir une certaine distinction. De quelle utilité véritable peuvent, dès lors, être toute ces calembredaines?

Au fond, que la télévision soit allumée ou éteinte, cela n’a aucune influence sur moi. Je n’écoute jamais ces bêtises, de toute manière.

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23 avril 2004 • Page 4/7