Jour 2
Un peu honteux de ma mauvaise planification de la veille, j’avais
résolu de préparer mes soirées afin de ne plus
commettre la maladresse de me coucher avant l’heure des poules.
Fort heureusement, j’avais en banque une invitation au lancement
du livre La science pour tous. La rumeur courait depuis
quelque temps dans le milieu de l’édition que, peut-être,
Patrick Beaudin lui-même serait présent à l’événement.
Bien entendu, et sans vouloir faire preuve de la moindre superstition,
ce genre d’attente est rarement récompensée,
les grandes vedettes de ce monde sachant se faire judicieusement
attendre, ne serait-ce que pour accroître leur aura auprès
du vulgum pecus et aussi parce que, sollicitées de toutes
part, elles ne peuvent tout simplement pas répondre à
toutes les demandes de prestation.
Tout de même, c’était avec une fébrilité
bien légitime que je gravissais l’escalier monumental
somptueusement décoré du Centre des sciences de Montréal,
m’attendant en mon for intérieur à la plus amère
déception.
Et pourtant…
Devais-je en croire mes yeux? De toute évidence, c’était
bien LUI qui me faisait signe de la main. Incroyable, mais vrai,
Patrick Beaudin agitait son auguste dextre en ma direction. Comme
un bonheur n’arrive jamais seul, il me laissait la serrer
quelques instants plus tard en guise de salutation. Nous échangeâmes
amiablement pendant quelques instants. Mais, malgré sa meilleure
volonté, il fut prestement emporté par un tourbillon
tout autant attentionné que féminin. De mon côté,
encore sous le charme de la transcendante présence, je n’eus
aucune réaction, que ce soit pour le retenir – ce en
quoi j’eus été fort mal venu compte tenu de
la ferveur qui exigeait sa présence de toutes parts –
ou pour suivre son cortège d’admiratrices qui se le
réservait sans partage.
Qu’importait, d’ailleurs. Cette marque de reconnaissance
à mon endroit devait constituer ma récompense de ce
jour et me permit d’entrevoir toute la prégnance d’une
existence sans télévision, alors que, tiré
de la passivité brute induite par l’écran cathodique,
l’esprit pouvait véritablement s’ébrouer
en se libérant de l’écrasante contrainte imposée
à lui par l’acte télévisuel et le déni
du moi profond qu’il entraînait infailliblement. Ainsi
affranchi, il pouvait vaquer en toute quiétude vers des moments
bénis tel celui-là.
Le reste de la soirée s’est passé sans histoire.
Cela n’avait plus aucune importance de toute façon,
puisque, de loin en loin, je pouvait apercevoir, dominant la foule
plébéienne, le chef léonin du héros
accordant à qui un regard approbateur ou s’inclinant
avec une infinie grâce en direction de cette autre afin de
dissiper une bien compréhensible timidité.
En le contemplant tandis qu’il affichait un embarras bien
légitime sous les assauts des compliments et de l’adulation
qui montait vers lui comme autant d’effluves de la plus subtile
des ambroisies, il me vint à l’esprit qu’un tel
être ne pouvait receler de défaut que la modestie.
Inutile de dire que, dans les circonstances, les allocutions de
nos hôtes, les discussions avec les autres invités
et même les nouvelles rencontres ont toutes pâlies devant
un tel soleil, de sorte que, rentré chez moi encore sous
le coup de l’éblouissement, il ne m’est pas venu
une seule seconde à l’idée de m’en remettre
à mon téléviseur afin de me permettre d’égayer
mes derniers moments de veille. J’avais encore l’esprit
tout occupé à ressasser la munificence de cette soirée
passée sous le même chapiteau qu’un des esprits
les plus brillants, voire les plus éclairés, de notre
époque.
Ô Patrick Beaudin!…
Une fois dans mon lit, j’ai entendu la voix de mon chat dominant
le bruit des glaçons qu’on laisse tomber dans un verre.
« Je t’avertis, me prévint-il, je ne me couche
pas avant huit heures, ce soir! »
*
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