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La devise du jour: «Fais pas simple!»


Le pouvoir de l’image

par Normand Bastien, 04.04.04

La diffusion des images des corps calcinés de Falloujah a relancé l’éternel débat sur ce qu’il convient de montrer, ou non, au nom de l’information. Comment ne pas tomber dans le sensationnalisme racoleur, mais souvent vide de sens, tout en évitant le recours à la censure, un mal encore pire? Il s’agit donc de la liberté de la presse et de l’accès du public à toute information, aussi choquante soit-elle.

Si l’on exclut la censure, il faut donc s’en remettre au bon jugement des éditeurs et metteurs en ondes, qui, connaissant leur public, réagiront conformément à leur politique éditoriale, tout en s’en remettant à leur tour au bon jugement de leur auditoire.

Jusque-là, tout va bien. Là où ça se complique, c’est quand on tient compte du pouvoir des images. Surtout quand il s’agit d’images aussi horribles que celles de Falloujah, car rien n’est plus dérangeant que de voir des humains agir en monstres, rien n’est plus troublant que le spectacle de la bête humaine.

Trop régulièrement, il y a 10 ans au Rwanda et présentement au Darfour, guerres civiles, «épurations ethniques» et génocides viennent nous rappeler que deux voisins jusque-là pacifiques peuvent en arriver à s’entretuer à coups de hache. La bête n’est jamais bien loin.

Dans ce cas-ci, ce n’est pas tant de voir un corps calciné qui choque, on en a vu d’autres, à la télé s’entend. Ce qui choque, c’est de voir des gens en transe qui frappent à coups de pelle sur des restes humains, c’est de voir les sourires déments des manifestants qui assistent à la scène. Rien n’est plus perturbant que le spectacle de la bête humaine.

Premier réflexe: se distancier absolument de ces actes; jamais une telle horreur ne serait possible ici, nous ne sommes pas des monstres!

Mais après le réflexe doit suivre la réflexion, sinon on en déduira simplement que les Irakiens sont des monstres.

*

Voir ou ne pas voir, là est la question

Se portant une fois de plus à la défense de l’éthique et de la morale, Denise Bombardier plaide pour la retenue. C’est que, selon elle, «la barbarie comporte des degrés»:

«Chaque jour, les limites de la décence sont repoussées. Chaque jour, le voyeurisme étend son territoire. Chaque jour, la barbarie pollue les derniers replis de notre espérance d’un monde meilleur. Impossible de se mettre à l’abri, à moins de se soustraire complètement à l’univers médiatique en ne lisant plus de journaux, en n’écoutant plus la radio et en éteignant la télé.»
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De son côté, Pierre Foglia, dont le point de vue sur l’Irak est toujours pertinent, et fort bienvenu dans ce cas-ci, nous dit:

«Fallait-il montrer ce corps calciné pendu à une jambe à la structure d’un pont? Fallait-il montrer, à la télévision, ces manifestants qui frappent à coups de pelle un corps qu’ils viennent de retirer du brasier? Montrer d’autres manifestants, ou étaient-ce les mêmes, qui dansent autour d’un autre corps, celui-là sans tête?

Oui, il fallait. Mais en racontant ce qu’il y a derrière, devant, et sur les côtés de ces images d’horreur. Pas pour excuser. Pas pour expliquer. Pour dire que c’est arrivé à Falloujah, mais que Falloujah, c’est pas ça. Les Irakiens non plus.»
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*

Privatisation de la guerre

Il a par ailleurs été révélé que les «civils» américains tués étaient des mercenaires à l’emploi de forces armées privées, dont le recours toujours plus important soulève bien des questions. À ce sujet, signalons ce texte de Laurent Laplante, où il observe que:

«C’est par milliers désormais que des "soldats de fortune" recyclent leurs talents (?) partout où les occupants étatsuniens préfèrent ne pas engager la responsabilité ou les fonds publics de leur pays. On comprend l’astuce. Si, en effet, Haliburton reçoit (sans appel d’offres) un contrat juteux, le Pentagone y intègre les millions supplémentaires dont Haliburton aura besoin pour acheter la sécurité de son personnel. Et Haliburton prendra langue avec un sous-traitant spécialisé dans l’embauche de mercenaires. Double avantage: une partie du budget consacré à la sécurité ne repose plus sur les épaules de l’armée et disparaît dans les achats censément civils; le comportement des effectifs chargés de la sécurité n’est plus régi par qui que ce soit et surtout pas par les conventions internationales. Un GI, même jugé par ses semblables, attire l’attention; un mercenaire de provenance chilienne ou irakienne ou canadienne passe presque inaperçu s’il se substitue au soldat américain et même s’il se conduit comme une brute. L’impunité gagne ainsi du terrain aux dépens de la transparence et de l’indispensable reddition de comptes.»
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Aussi, sur le site de Mélanine, ce texte d’Alfred: «How the West was won: les Compagnies Militaires Privées et l’extension de l’éthique du cowboy».
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*

Les yeux grand fermés

Dans son texte cité plus haut, Denise Bombardier dit: «On est en droit de s’interroger sur le bien-fondé de la libre circulation absolue des idées et des images. (...) Ce n’est pas en la censurant que triomphera cette liberté d’expression et de presse. Il s’agit plutôt de se policer soi-même en refusant la complicité comme témoins oculaires de ces dérives.»

Se policer soi-même, d’accord, s’il s’agit de faire l’effort de comprendre, ou de chercher à comprendre «ce qu’il y a derrière, devant, et sur les côtés», comme le dit Foglia.

Mais de tourner la tête quand la réalité ne nous convient pas, c’est du déni pur et simple.

Pourtant, n’est-ce pas là ce que madame Bombardier suggère quand elle dit que: «la barbarie pollue les derniers replis de notre espérance d’un monde meilleur. Impossible de se mettre à l’abri, à moins de se soustraire complètement à l’univers médiatique en ne lisant plus de journaux, en n’écoutant plus la radio et en éteignant la télé.»

Bien sûr, si on se replie sur soi, bien à l’abri de la réalité, on peut plus facilement s’inventer un monde meilleur, et surtout plus simple, avec des bons et des méchants. Le reste n’étant que détails sordides qui compliquent la vie, qui l’est déjà bien assez comme ça, si vous voulez mon avis...

Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple?

*

Adbusters, Dieudonné et le racisme

Le racisme est sans doute la forme ultime du simplisme.

De croire que le sang qui coule dans les veines d’un individu est un facteur qualitatif déterminant est une aberration parfaitement consternante.

Le racisme doit être dénoncé et combattu, absolument.

Mais les accusations de racisme sont des charges graves qui ne doivent pas être invoquées à la légère. Dans les deux cas qui suivent, bien qu’on puisse admettre qu’il y ait eu provocation, on est aussi en droit de se demander si les accusations de racisme sont fondées. Bien que de façon complètement différente, les «accusés» suggèrent tous deux l’existence d’une alliance entre les néoconservateurs américains et juifs. S’agit-il d’une idée si extravagante qu’on doive la réduire au silence sous couvert de racisme?

D’abord cet article dans Le Monde:

«L’humoriste Dieudonné a comparu vendredi 2 avril devant le tribunal correctionnel de Paris, poursuivi pour "diffamation à caractère racial" en raison d’un sketch jugé antisémite diffusé sur France 3 en décembre dernier.

Le 1er décembre, Dieudonné était apparu lors d’une émission de France 3 vêtu d’un treillis militaire, d’une cagoule, portant un chapeau et les papillotes des juifs traditionalistes. Dans son sketch, il exhortait les jeunes à rejoindre "l’axe du bien américano-sioniste" avant de conclure son propos par un salut nazi et un cri "IsraHeil!".

(...)

À la barre, l’humoriste s’est expliqué sur son "déguisement", particulièrement le chapeau et les papillotes, qu’il a dit avoir achetés dans un "magasin de farces et attrapes". L’objectif était de caricaturer "un colon juif, une personne raciste, impérialiste, sûre de son bon droit et en mission pour Dieu" et non de viser un "juif français", a-t-il expliqué.

"J’étais sur une scène, dans un personnage et je suis très étonné d’être là aujourd’hui", a-t-il dit, assurant qu’il s’agissait en deux minutes de "faire une plaisanterie" à l’humoriste d’origine marocaine Djamel Debbouze.

À propos du salut le bras tendu, il a démenti qu’il s’agissait d’un geste nazi : "Cela n’a aucun sens. C’est un salut très clairement impérialiste. J’ai fait ce salut dans le film Cléopâtre, cela n’a pas posé de problème."»
Lire la suite


Au sujet d’Adbusters, dans Le Devoir:

«Adbusters, cette revue basée à Vancouver et reconnue comme sympathique, puisqu’elle est contre la surconsommation et la publicité, a perdu beaucoup d’abonnés cette semaine. La raison? Un éditorial à saveur antisémite, signé par le rédacteur en chef Kalle Lasn. Le texte intitulé «Mais pourquoi personne ne dit qu’ils sont juifs?» visait à mettre en relief le fait «qu’un nombre disproportionné» des néoconservateurs proches du président Bush sont juifs, «d’où la politique pro-Israël de l’administration au pouvoir». CQFD! Adbusters, qui voulait sans doute se montrer innovateur, dressa ensuite une liste (assurément pas de Schindler) des 50 «néoconservateurs» les plus influents des États-Unis, dont Dick Cheney, Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Adbusters plaça à côté des juifs un point noir clairement identifiable. Pourquoi pas une étoile jaune tant qu’à y être?»
Lire la suite (pour les abonnés du Devoir seulement)


Prévoyant ces attaques, le rédacteur en chef d’Adbusters avait pris soin de faire cette mise en garde:

«Parler du judaïsme des ’néo-cons’ est un jeu délicat dont la conséquence est l’accusation automatique d’antisémitisme. Cependant, l’essentiel n’est pas que les juifs (qui font moins de 2% de la population américaine) aient une perspective monolithique. À vrai dire, les juifs américains soutiennent en grand nombre les Democrates, et plusieurs d’entre eux s’avèrent carrément opposés et à la politique d’Ariel Sharon et à l’agression de Bush en Irak. Tout simplement, les ’néo-cons’ semblent avoir une affinité spéciale pour Israël qui influence leurs idées politiques et donc la politique étrangère au Moyen Orient.

Chez Adbusters, nous décidâmes d’aborder directement la question et nous avons créé une liste soigneusement recherchée des cinquante ’néo-cons’ les plus influents des États-Unis. Il est parfois difficile de décider qui est néo-con car certains rejettent le terme même si d’autres l’accueillent. Quelques-uns au sein de la Maison Blanche participent directement à la création de la politique. D’autres, comme les journalistes, les intellectuels, et les chercheurs de comité sont plutôt à la périphérie, exerçant une influence indirecte. L’idée qu’ils partagent tous, c’est que les É.U. est une hyperpuissance généreuse qui doit se protéger en reformulant le reste du monde selon sa propre image moralement supérieure. Et la moitié d’eux sont juifs.»

Le texte de Kalle Lasn est disponible en anglais et en français sur le site d’Adbusters. Vous pouvez lire les commentaires des lecteurs et de l’auteur en cliquant ici (En anglais).

*

Que l’on soit d’accord ou non avec cette vision des choses, ce que Dieudonné nomme «l’axe du bien américano-sioniste», il faut déplorer que l’on tente d’enterrer un débat qui devrait pouvoir se faire sans qu’il soit question de racisme «primaire», du même type que l’antiaméricanisme dont on accuse quiconque ose remettre en question le Power Trip des néoconservateurs américains. Pourtant, leurs intentions sont claires, le Plan pour un nouveau siècle américain prévoit la «réingénierie» du Moyen-Orient, ce qui ne saurait se faire sans le concours d’Israël. Avec un tel programme, comment s’étonner que la moitié des gens impliqués soient juifs. Il n’est nullement question de racisme, même s’il faut admettre que la liste publiée par Adbusters relève de la provocation.

Mais cette lecture des événements permet néanmoins d’expliquer de manière plus convaincante l’invasion de l’Irak, un ennemi reconnu d’Israël. Et c’est d’ailleurs ce qu’affirme un ex-conseiller de George W. Bush, Philip Zelikow, maintenant directeur exécutif à la Commission d’enquête sur le 11 septembre, selon qui une des raisons principales qui auraient motivé l’invasion de l’Irak était la protection d’Israël. Lire la suite

Ne voir dans le débat soulevé par ces questions qu’une histoire de racisme relève de la plus mauvaise foi, de l’aveuglement, ou pire, de la manipulation.

Ramener toute question concernant Israël à du racisme n’a-t-il pas pour résultat d’alimenter le racisme? Et aussi le simplisme, dont cette manie est la parfaite illustration. Le problème avec le simplisme, c’est qu’il est contagieux, et qu’il entraîne désespérément, sinon délibérément, la confusion. Un sondage réalisé au Royaume-Uni et publié dans le Sunday Telegraph nous apprend que 10% des britanniques croient qu’Adolf Hitler était un personnage fictif, alors que 50% sont convaincus que le roi Arthur et ses chevaliers de la table ronde ont réellement existé... Lire la suite

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Le pouvoir de l’image, suite et fin

Dans son édition d’avril, le magazine Wired nous présente Yitzhaq Hayutman, un Israélien de 61 ans, expert en cybernétique, qui dit détenir la clé de la paix sur la Terre sur une disquette. Son idée: projeter l’image holographique d’un temple au dessus du Dôme du Rocher, à Jérusalem, et réaliser ainsi la prophétie qui permettrait le retour du Messie, tout en évitant l’impensable démolition du Dôme, troisième lieu saint de l’Islam, d’où Mahomet se serait élevé jusqu’au ciel pour y recevoir le Coran.

Pendant 1 500 ans, les juifs, les chrétiens et les musulmans se sont battus pour le contrôle de ce plateau situé au cœur de Jérusalem. Cette dispute demeure un des principaux obstacles à la paix au Moyen-Orient. Les enseignements juifs disent qu’un temple devra être bâti en cet endroit – là même où se trouve le Dôme du Rocher – pour que se produise l’Avènement, le retour du Messie et la paix sur Terre.

Selon la prophétie, il est dit que le temple «descendra du ciel en une manifestation lumineuse». Selon Hayutman, l’image holographique d’un temple projetée sur un énorme cube transparent rempli de fumée et suspendu à un dirigeable serait une solution technologique parfaitement acceptable puisqu’elle correspondrait mot pour mot aux écritures. Dieu n’aurait d’autre choix que de descendre mettre de l’ordre ici bas.

Cela peut sembler fou, mais comme tous les efforts de paix se sont jusqu’ici soldés par des échecs, des partisans de tous côtés se sont montrés étonnamment ouverts à la proposition d’Hayutman. Les habitants du Moyen-Orient ont l’habitude de radicaux armés de fusils et d’explosifs. Yitzhaq Hayutman est un radical qui propose une solution pacifique et technologique pour la fin du monde. Pour lui, la Bible est un Read Me file pour la Terre version 2.0.
Lire la suite (En anglais)

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4 avril 2004 • Page 1/2