
J’ai toujours le chic pour me poser des questions bizarres
auxquelles je ne trouve pas toujours de réponse évidente.
Ça me frustre. Alors j’insiste et je finis par trouver.
Et ça ne fait que me frustrer davantage.
Par exemple, je me demandais l’autre jour pourquoi les États-Unis
défendent toujours avec un acharnement aveugle toutes les
actions, même les plus ignobles, d’Israël.
Dans un contexte de guerre froide, on pouvait toujours comprendre
qu’Israël servait de contrepoids à l’influence
soviétique en méditerranée orientale. Mais,
m’a-t-on dit, la guerre froide est terminée, l’Union
soviétique n’existe plus et, de surcroît, l’influence
des États-Unis a remplacé celle de l’URSS auprès
des pays arabes et de la région; sauf peut-être la
Syrie.
Alors pourquoi défendre avec un tel acharnement les coups
de force d’Israël, quitte à se mettre à
dos les pays du pétrole, et la communauté internationale
par-dessus le marché? Pour expliquer un comportement aussi
irrationnel, il ne pouvait se trouver qu’une explication qui
le soit tout autant et – croyez-le ou non – je crois
bien que je l’ai trouvée.
Tout d’abord, il faut savoir qu’aux États-Unis,
la droite religieuse guidée par les fondamentalistes chrétiens
constitue au moins 15% de l’électorat (1);
peut-être même 20%. C’est dans ce pays que les
adeptes du christianisme vont le plus à l’église
le dimanche, toutes tendances confondues; par exemple, si on compare
aux habitudes dominicales du Royaume-Uni, il y en a vingt fois plus
(40% contre 2% de la population chrétienne), selon The
Guardian (2),
un quotidien britannique.
Il ne faut pas s’étonner si l’influence de la
religion y est très forte en politique. D’ailleurs,
George W. Bush se décrit lui-même comme faisant partie
de cette tendance religieuse conservatrice. Ce n’était
peut-être pas le cas de William « Bill »
Clinton, le précédent président, mais lorsque
la droite religieuse constitue près du cinquième de
l’électorat, on ne peut pas l’ignorer, que ce
soit en politique intérieure ou en politique extérieure.
Maintenant, c’est bien beau de parler de la droite fondamentaliste
chrétienne yankee, mais ça n’explique toujours
pas l’appui inconditionnel donné à Israël.
Après tout, êtes-vous sans doute en train de vous dire,
Israël est un État juif; et, traditionnellement, la
droite a toujours détesté les Juifs. Depuis le Moyen
Âge jusqu’à aujourd’hui, en passant par
la Russie tsariste et l’Allemagne nazie, la droite en Occident
– à plus forte raison lorsqu’elle se nimbait
de religion – a toujours fait preuve d’antisémitisme.
Les fascistes yankees seraient-ils une espèce à part?
Seraient-ils les seuls à ne pas être antisémites?
Pourtant non. Durant la seconde moitié du XIXe siècle
et la première moitié du XXe, les fascistes yankees
étaient antisémites avec une virulence égale
à celle de leurs semblables européens. J’en
veux pour preuve le Ku Klux Klan d’autrefois – et probablement
d’aujourd’hui – ou les White Supremacists
actuels. Mais attention! Il ne s’agit pas là
de la droite religieuse, mais de mouvements politiques laïques.
La droite religieuse yankee, qui ne pratique pas d’antisémitisme
apparent, serait-elle en odeur de sainteté?
Certainement pas.
Mais pour comprendre l’apparente contradiction, il faut retourner
à la Bible, que tous les fondamentalistes religieux yankees,
George W. Bush en tête, prennent au pied de la lettre.
Résumons
la légende : lors du second avènement du Christ
sur terre, le peuple d’Israël mènera l’ultime
combat contre les forces du Mal dans la plaine d’Armageddon
à la suite duquel tous les Juifs seront tués sauf
les 144 000 qui reconnaîtront enfin le Messie et se convertiront
au christianisme (3).
Par la suite, comme dans toute bonne légende millénariste,
l’humanité connaîtra le bonheur… avant
la fin du monde.
En d’autres termes, au moment du second avènement
du Christ, les forces du Mal seront terrassées par le peuple
hébreu, et les quelques Juifs survivants cesseront de l’être.
Bref, le nettoyage par le vide, pour autant que les fondamentalistes
chrétiens soient concernés.
C’est pour cela que la droite religieuse yankee a quelque
peu changé son fusil d’épaule au moment de la
création d’Israël (circa 1948). En effet,
et selon la Bible, il ne peut y avoir d’Armaggedon s’il
n’y a pas de royaume – ou à tout le moins d’État
– juif. De même, il faut tout faire afin que les conditions
actuelles se rapprochent le plus de la légende biblique pour
assurer le retour du Messie. Donc, pas question, aux yeux de la
droite religieuse yankee, d’amputer le territoire israélien
de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza. Pas question non plus
d’affaiblir sa puissance militaire; il ne faudrait pas que
les forces du Mal gagnent l’ultime combat, tout de même.
Sans compter que si la situation d’Israël est telle
que sa domination lui permet d’instaurer une paix armée
relativement sécuritaire, le secret espoir – que personne
ne formulera au sud de la frontière – des fondamentalistes
yankees est que les Juifs quitteront les États-Unis en masse
pour aller s’installer en Israël.
Bref, l’appui inconditionnel que la droite religieuse des
États-Unis accorde au sionisme (4)
est alimenté, dans les faits, par un antisémitisme
latent et viscéral.
En d’autres termes, on peut très bien être sioniste
et antisémite; et par conséquent, il devient tout
à fait possible d’être anti-sioniste sans pour
autant détester les Juifs.
N’empêche, quand on laisse les fous du Christ décider
en bonne part de la politique étrangère, on a tous
l’air de christ de fous.
La vois-tu?
*
1.The Guardian,
le 8 octobre 2002.
2. Idem
3. Pour un récit détaillé, consultez le chapitre
« Apocalypse » dans une Bible près de
chez vous.
4. Pour plus d’informations sur ces aspects franchement tordus,
lire la « bible » des fondamentaliste chrétiens
yankee : Hal Lindsey : The Late Planet Earth.
(NDLR : Nonobstant le titre, il ne s’agit pas d’un roman
de science-fiction. Quoique…)
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